Éminence grise à la russe : Alexandre Iakovlev, le père de la perestroïka

Aujourd’hui, en Russie, nombreux sont ceux qui rêvent d’une restauration de l’empire soviétique ou, à tout le moins, qui regrettent sa disparition. Pour eux, le responsable honni de « la plus grande catastrophe du XXe siècle » est le compagnon d’armes de Mikhaïl Gorbatchev, Alexandre Iakovlev. Même la mort de cet ancien membre du Politburo, survenue en 2005, n’a pas apaisé leur ressentiment à son égard. « Le fossoyeur de l’Union », « l’homme qui démantela l’URSS », « un agent de la CIA au cœur du Kremlin » : les articles et les tribunes aux titres éloquents continuent de paraître, signés par des nostalgiques d’un État totalitaire disparu. Dans le rejet que suscite aujourd’hui Alexandre Iakovlev, il est parfois difficile de faire la part de l’idéologie et celle de la simple amnésie. Car si l’autoproclamée « opposition démocratique » a cessé depuis longtemps de parler de lui comme de l’un de ses héros (voire d’en parler tout court), il n’est pas inutile de rappeler que, sans Iakovlev, il n’y aurait pas eu de perestroïka, pas plus que d’instauration des libertés civiles en Russie.

Alexandre Iakovlev naît en 1923 dans le village de Korolevo, à environ 250 km au nord-est de Moscou. En 1941, ce fils de paysans passe des bancs de l’école au champ de bataille. Il est démobilisé à la suite d’une grave blessure. Il entre ensuite au Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) et occupe la chaire d’enseignement militaire de l’institut pédagogique de Iaroslavl. Après sa formation à l’école supérieure du Parti, il travaille comme journaliste et comme instructeur au service de propagande du comité régional du PCUS. En 1953, il quitte Iaroslavl pour Moscou. La carrière de l’ancien soldat est en marche.
Alexandre Iakovlev poursuit ses études. Pendant ses années de thèse à l’Académie des sciences sociales près le Comité central du PCUS (1956-1960), il passe un an à l’université de Columbia, aux États-Unis. Ce voyage témoigne de la confiance que le jeune apparatchik inspire à la direction du Parti : on n’envoie pas n’importe qui de l’autre côté du « rideau de fer ».

« L’Amérique ? Des étals plein à craquer, des libertés en veux-tu en voilà, tous les livres qu’on veut… Et finalement, pas plus de vérité là-bas qu’ici. »

Avec le recul, on ne peut s’empêcher de voir là un moment décisif dans la vie du futur réformateur et dans le destin de son pays. Mais, pour l’heure, l’American way of life n’enthousiasme pas particulièrement Alexandre Iakovlev. « Mon séjour à Columbia a fait de moi un dogmatique, se rappellera-t-il plus tard. […]

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Ivan Davydov

Dernières nouvelles de la Russie

Politique

Éminence grise à la russe : les hommes du premier président

Le premier président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, a dû bâtir un nouvel État à partir de rien. Il n’y était bien sûr pas prêt. Mais comment se préparer à une tâche aussi monumentale ? Solide gestionnaire, cadre du parti communiste, tribun de talent, il s’est trouvé confronté à une nomenklatura attachée à ses privilèges, et a pris la tête d’une démocratie naissante où personne n’avait de véritable culture démocratique. Quoi d’étonnant, dans ces conditions, à ce que son entourage ait compté les personnalités les plus diverses : membres de la famille, agents des services secrets, jeunes économistes et autres astrologues, qui, sans toujours occuper officiellement de postes importants, n’en avaient pas moins une sérieuse influence sur la politique du président. Boris Eltsine a bâti un nouvel État sans se départir des vieilles traditions russes : des institutions faibles et des favoris influents. Le premier président de la Russie a vite compris qu’un parlement fort et indépendant constituait une sérieuse source de problèmes. Il s’est donc efforcé, avec son cabinet, de manipuler la Douma d’État. Avant de pénétrer dans le premier cercle de Boris Eltsine, rappelons deux traits déterminants de sa personnalité. D’abord, le président Eltsine était gravement malade. Il n’était pas toujours en mesure d’assurer ses fonctions. Ensuite, le penchant d’Eltsine pour l’alcool n’a rien d’un mythe. Aussi le nombre des éminences grises ne pouvait-il que croître, au point qu’il est impossible de désigner LE conseiller occulte du président. En outre, leur influence était telle, que ces hommes et ces femmes de l’ombre ont souvent pu prendre des décisions sans l’aval du malade. Rouslan Khasboulatov : l’homme qui en voulait trop Rouslan Khasboulatov n’est pas l’homme auquel on pense d’abord quand on parle d’éminence grise de Boris Eltsine. Il est, en effet, entré dans l’Histoire comme l’un des principaux ennemis du premier président de la Russie. Né en 1942 en Tchétchénie, Rouslan Khasboulatov passe son enfance au Kazakhstan, où sa famille a été déportée. Petit, il rêve de tuer Staline, « pour que la vie de Maman soit moins terrible », raconte-t-il plus tard. Dans les années 1960, il part étudier le droit et l’économie à Moscou. Il mène ensuite une carrière réussie (mais sans éclat) de professeur d’université. Khasboulatov rencontre Eltsine dans les années 1970 à Sverdlovsk (aujourd’hui Ekaterinbourg), où il travaille sur un projet expérimental d’apprentissage des bases de l’économie aux jeunes ouvriers. « Je l’ai croisé dans un bureau, et son image s’est fixée dans ma mémoire : un homme très grand », racontera plus tard Khasboulatov. « Khasboulatov veut renforcer le pouvoir des autorités locales afin de transformer l’URSS en une véritable union de républiques indépendantes. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

20 septembre 2018
Politique

Éminence grise à la russe : Mikhaïl Souslov, le gardien de la foi soviétique

« Éminence grise » : le surnom donné à François Leclerc du Tremblay, proche conseiller du cardinal de Richelieu, est entré depuis longtemps dans le langage courant. L’expression connaît notamment une forte popularité auprès des historiens et des politologues, toujours prêts à chercher (et à trouver), derrière chaque homme de pouvoir, celle ou celui qui, tout en préférant rester dans l’ombre, influence directement sa politique. Ces conseillers si particuliers existent partout : n’importe quel homme d’État, surtout s’il cultive un penchant autoritaire, a besoin d’avoir une personne, au sein de son cercle le plus rapproché, en qui il puisse avoir confiance. Même les dirigeants soviétiques avaient leurs éminences grises. Troisième partie: Mikhaïl Souslov En 1918, lorsque Mikhaïl Souslov s’inscrit au comité des pauvres (l’organe du pouvoir soviétique dans les campagnes jusqu’en 1919) de Chakhovskoïe, petit village du gouvernement de Saratov situé à quelque 700 km au sud-est de Moscou, il est loin de se douter qu’il deviendra un jour le deuxième personnage du plus grand pays du monde. Et pourtant… L’histoire soviétique est pleine de carrières étonnantes, qui débutent souvent par une assemblée enthousiaste des Jeunesses communistes. Alors âgé de 16 ans, ce fils de paysan perçoit l’écho d’un monde naissant dans les tracts distribués aux jeunes villageois. Il y fait la connaissance du dogme marxiste, qui devient sa religion. Il ne perdra jamais la foi. Le premier fait d’arme du prosélyte est un exposé sur « La vie privée du militant des Jeunesses communistes ». Sa présentation comporte notamment une liste de commandements décrivant par le menu ce qu’un membre des Jeunesses communistes doit faire ou ne pas faire. Le texte produit une forte impression sur ses jeunes camarades, qui décident de le reproduire et de le distribuer à d’autres cellules du mouvement. Aucun exemplaire n’en subsiste aujourd’hui. De l’Université au Comité central Mikhaïl Souslov veut faire des études. Il obtient d’être envoyé à Moscou, où il intègre une faculté ouvrière (établissement dispensant des cours préparatoires destinés aux prolétaires), puis l’Institut d’économie Plekhanov. L’agitation de la vie étudiante ne l’intéresse pas. Lecteur assidu, il devient un expert des œuvres de Lénine et de Marx, capable à tout moment de trouver la citation adéquate pour étayer ses réflexions d’une autorité incontestable. Son zèle ne passe pas inaperçu. En 1931, il est nommé professeur d’économie politique à l’université de Moscou et à l’Académie industrielle, où il croise Nikita Khrouchtchev et la femme de Staline, Nadejda Allilouïeva, qui y poursuivent leurs études. Khrouchtchev dirige alors la cellule du Parti attachée à l’université ; il est loin de se douter, lui aussi, que ce professeur pointilleux et doctrinaire le déposera de son poste de Premier secrétaire du Comité central trente-cinq ans plus tard. «À la fin des années 1940, Souslov compte parmi les instigateurs d’une campagne de lutte contre le cosmopolitisme, qui aurait facilement pu provoquer une nouvelle vague de grande terreur. » Idéologue inflexible, Mikhaïl Souslov séduit les instances du Parti. Il entre à la Commission centrale de contrôle, chargée de veiller au respect de la discipline. En 1936, il entame une thèse à l’Institut d’Économie des professeurs rouges (établissement de formation des cadres du Parti et des professeurs de sciences sociales). Pendant ces dernières années d’études, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

6 septembre 2018
Politique

Éminence grise à la russe : Lavrenti Beria, l’irremplaçable

À la fin de sa vie, Joseph Staline rassemblait régulièrement ses conseillers les plus fidèles pour de longues veillées dans sa Blijniaïa datcha de Kountsevo. On y parlait peu de politique. On buvait beaucoup, en dégustant des brochettes cuites dans la cheminée. Puis venait l’heure du phonographe : les convives se levaient et dansaient, entre hommes (aucune femme ne participait à ces sauteries lugubres). Il fallait voir ces hauts dignitaires soviétiques, alourdis par les ans, travailler consciencieusement des genoux, sachant qu’un déhanchement perçu comme insincère risquait de donner de mauvaises idées au chef. Difficile, aujourd’hui, de se représenter la scène. Plus difficile encore d’imaginer que, parmi les danseurs, quelqu’un ne s’inquiétait déjà plus de sauver sa tête en flattant le leader tout-puissant, car il avait pris peu à peu l’ascendant sur le dictateur. Pourtant, un tel homme existait bien. Il s’appelait Lavrenti Beria. Lavrenti Beria naît en 1899 dans une famille de paysans pauvres du sud de l’Empire de Russie (dans l’actuelle Abkhazie). D’après sa biographie officielle, il se démène pour aller à l’école de Soukhoumi et figure parmi les meilleurs de sa classe – les historiens actuels le présentent plutôt comme un écolier passable. Quoi qu’il en soit, il entre à l’École de construction de Bakou et fait de la prospection pétrolière en Azerbaïdjan pour le compte de la compagnie russe BraNobel, fondée par les frères Nobel en 1879. Il peut ainsi venir en aide à sa famille. En 1917 (ou 1919, selon les sources), il se rapproche du mouvement révolutionnaire en adhérant à la fraction bolchevique du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Les terribles années 1920 le voient entrer à la Tcheka, la première police politique soviétique, azerbaïdjanaise. Il laisse à ses compagnons d’armes le souvenir d’un jeune tchékiste particulièrement cruel. Il est à deux doigts d’être jugé pour abus de pouvoir et falsification de preuves, mais évite le procès grâce à l’intervention d’un membre du comité central, Anastase Mikoyan. Beria poursuit sa carrière en Géorgie, à la Tcheka (qui devient la Guépéou en 1922), puis au Parti communiste. À la fin des années 1920, il rencontre Staline et lui plaît. Il n’est nommé au comité central du Parti qu’en 1934. « Beria ne s’occupe pas uniquement d’économie et de purges. Il écrit aussi des livres, et travaille à l’édition de plusieurs volumes des œuvres de Staline. » En Géorgie, Beria se révèle un décideur d’une grande efficacité. Sous sa direction, tous les secteurs économiques se développent activement. On craint aussi cet homme absolument impitoyable : nombre de ses contemporains sont persuadés qu’il a empoisonné Nestor Lakoba, populaire président du Comité exécutif central d’Abkhazie, en l’invitant à dîner après une dispute relativement banale. Soit dit en passant, quelques années auparavant, ce même Lakoba avait favorisé le passage de Beria de la Guépéou aux instances dirigeantes du Parti. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

30 août 2018