Le Courrier de Russie

Éminence grise à la russe : Lavrenti Beria, l’irremplaçable

« Éminence grise » : le surnom donné à François Leclerc du Tremblay, proche conseiller du cardinal de Richelieu, est entré depuis longtemps dans le langage courant. L’expression connaît notamment une forte popularité auprès des historiens et des politologues, toujours prêts à chercher (et à trouver), derrière chaque homme de pouvoir, celle ou celui qui, tout en préférant rester dans l’ombre, influence directement sa politique. Ces conseillers si particuliers existent partout : n’importe quel homme d’État, surtout s’il cultive un penchant autoritaire, a besoin d’avoir une personne, au sein de son cercle le plus rapproché, en qui il puisse avoir confiance. Même les dirigeants soviétiques avaient leurs éminences grises.

Deuxième partie : Lavrenti Beria, l’irremplaçable

À la fin de sa vie, Joseph Staline rassemblait régulièrement ses conseillers les plus fidèles pour de longues veillées dans sa Blijniaïa datcha de Kountsevo. On y parlait peu de politique. On buvait beaucoup, en dégustant des brochettes cuites dans la cheminée. Puis venait l’heure du phonographe : les convives se levaient et dansaient, entre hommes (aucune femme ne participait à ces sauteries lugubres). Il fallait voir ces hauts dignitaires soviétiques, alourdis par les ans, travailler consciencieusement des genoux, sachant qu’un déhanchement perçu comme insincère risquait de donner de mauvaises idées au chef. Difficile, aujourd’hui, de se représenter la scène. Plus difficile encore d’imaginer que, parmi les danseurs, quelqu’un ne s’inquiétait déjà plus de sauver sa tête en flattant le leader tout-puissant, car il avait pris peu à peu l’ascendant sur le dictateur. Pourtant, un tel homme existait bien. Il s’appelait Lavrenti Beria.

Lavrenti Beria naît en 1899 dans une famille de paysans pauvres du sud de l’Empire de Russie (dans l’actuelle Abkhazie). D’après sa biographie officielle, il se démène pour aller à l’école de Soukhoumi et figure parmi les meilleurs de sa classe – les historiens actuels le présentent plutôt comme un écolier passable. Quoi qu’il en soit, il entre à l’École de construction de Bakou et fait de la prospection pétrolière en Azerbaïdjan pour le compte de la compagnie russe BraNobel, fondée par les frères Nobel en 1879. Il peut ainsi venir en aide à sa famille. En 1917 (ou 1919, selon les sources), il se rapproche du mouvement révolutionnaire en adhérant à la fraction bolchevique du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Les terribles années 1920 le voient entrer à la Tcheka, la première police politique soviétique, azerbaïdjanaise. Il laisse à ses compagnons d’armes le souvenir d’un jeune tchékiste particulièrement cruel. Il est à deux doigts d’être jugé pour abus de pouvoir et falsification de preuves, mais évite le procès grâce à l’intervention d’un membre du comité central, Anastase Mikoyan. Beria poursuit sa carrière en Géorgie, à la Tcheka (qui devient la Guépéou en 1922), puis au Parti communiste. À la fin des années 1920, il rencontre Staline et lui plaît. Il n’est nommé au comité central du Parti qu’en 1934.

« Beria ne s’occupe pas uniquement d’économie et de purges.

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