Le Courrier de Russie

Éminence grise à la russe : Sur l’épaule de Lénine

A gigantic painting of Lenin addressing the crowd upon his return to Russia during the Russian Revolution. Note the disaffected bourgeoisie, military officers, and priests in the lower right. The painting hangs in the Museum of Political History.

« Éminence grise » : le surnom donné à François Leclerc du Tremblay, proche conseiller du cardinal de Richelieu, est entré depuis longtemps dans le langage courant. L’expression connaît notamment une forte popularité auprès des historiens et des politologues, toujours prêts à chercher (et à trouver), derrière chaque homme de pouvoir, celle ou celui qui, tout en préférant rester dans l’ombre, influence directement sa politique.
Ces conseillers si particuliers existent partout : n’importe quel homme d’État, surtout s’il cultive un penchant autoritaire, a besoin d’avoir une personne, au sein de son cercle le plus rapproché, en qui il puisse avoir confiance. Même les dirigeants soviétiques avaient leurs éminences grises.

Dans un État totalitaire, l’Histoire est un marécage où l’on s’embourbe aisément. L’histoire de l’URSS est réécrite plus d’une fois au cours du XXe siècle. On rédige alors les manuels scolaires moins pour raconter la vérité que pour la cacher. Même chose pour les Mémoires. Le pouvoir soviétique est hermétique, fermé par principe, tant aux yeux de son propre peuple qu’à ceux des observateurs étrangers. Le sens véritable de son action doit se lire dans les signes les plus inattendus. Ainsi, dans les années 1970, les soviétologues américains s’exercent-ils à déduire la montée en puissance ou la perte d’influence des différents membres du Bureau politique du Parti d’après leur disposition à la tribune, sur le mausolée de Lénine, lors des cérémonies officielles se déroulant sur la place Rouge.
Après la chute de l’URSS, pendant la décennie Eltsine, le pouvoir russe entrouvre la porte, et il devient plus facile d’identifier les éminences grises.

Le Courrier de Russie inaugure une série d’articles sur ces hommes de l’ombre qui conseillèrent les leaders soviétiques et leurs successeurs.

Première partie :

Alexandre Parvus et Vladimir Bontch-Brouïevitch

Sur l’épaule de Lénine

Il n’a fallu que quelques années à Lénine pour, de dirigeant d’un parti minuscule qu’il était, devenir le chef absolu d’un pays gigantesque, détruire un empire séculaire et le remplacer par un État nouveau, sans précédent, impitoyable envers les siens et les autres. Parmi ses nombreux compagnons d’armes, aventuriers politiques désespérés et adeptes dogmatiques du marxisme, quels sont ceux qui l’ont influencé ? Osons citer deux noms. Ce ne sont pas des éminences grises au sens strict, mais des hommes qui ont incontestablement joué un rôle important dans la carrière politique de Lénine. Sans l’un, le coup d’État de 1917 n’aurait peut-être pas eu lieu ; l’autre a fondé les institutions qui ont déterminé l’orientation de l’État soviétique.

Alexandre Parvus : le beau-père de la révolution

Le premier des deux personnages qui nous occupent aujourd’hui est Israël Gelfand, fils d’un artisan juif des environs de Minsk. Il passe son enfance à Odessa, où sa famille a dû migrer après l’incendie qui a ravagé le shtetl. Le père travaille comme docker mais réussit à inscrire son fils au lycée. […]