Le Courrier de Russie

Nikolaï Zlobine : Une Russie humanisée aux yeux des étrangers

La Coupe du monde de football-2018 a révélé au monde une image de la Russie qu’il ignorait. Quel héritage l’événement laissera-t-il, quels changements provoquera-t-il en Russie et dans le monde, et peut-il contribuer à l’amélioration des relations entre Moscou et les pays occidentaux ? Le célèbre politologue américain d’origine russe Nikolaï Zlobine, président du Center on Global Interests à Washington, répond aux questions du Courrier de Russie.

LCDR : L’organisation de la Coupe du monde en Russie a-t-elle changé l’image du pays à l’étranger ?

Nikolaï Zlobine : L’expérience m’a appris cette règle : l’influence d’un pays est proportionnelle à la quantité de journalistes qui y sont accrédités et écrivent sur le sujet. En ce sens, lors de cette Coupe du monde, la Russie a battu tous les records. Elle a gagné son championnat dans la catégorie « médias », en remportant haut la main l’épreuve qui consistait à informer le monde sur ce qu’elle est vraiment. C’est une réussite de taille, incontestable. Et le gouvernement russe y est pour beaucoup : il a su prendre conscience de l’importance de l’événement et tout faire pour que la Russie occupe la Une des grands journaux mondiaux. Et sous un jour positif, ce qui est particulièrement important. Au XXIe siècle, le fait, pour un État, de véhiculer une image médiatique positive à l’étranger est un des piliers de ce que l’on appelle le soft power.

« Lors de cette Coupe du monde, des gens ne s’intéressant pas ou guère à la politique ont découvert le pays tel qu’il est. Et ils ont été très agréablement surpris. »

Plus encore, cette Coupe du monde a montré la Russie sous un jour nouveau, inhabituel. On écrit beaucoup sur ce pays, mais la plupart du temps du point de vue politique ou militaire. La figure de Poutine est abondamment mise en avant, c’est le chef d’État le plus cité dans les médias. Mais pour le commun des mortels, la Russie reste hermétique, incompréhensible. Or, avec cette Coupe du monde, tous les supporters venus en Russie ‒ majoritairement des gens ne s’intéressant pas ou guère à la politique ‒ ont découvert le pays tel qu’il est, son quotidien, ses habitants. Et à en juger par l’ensemble des réactions, ils ont été très agréablement surpris.

J’ai parlé avec des Américains, qui se sont rendus en Russie pour l’événement. Ils sont revenus ravis de l’ambiance, sous le charme de Moscou et des gens. Ce voyage a dissipé tous leurs préjugés sur les Russes revêches, inhospitaliers. Je dirais que cette Coupe du monde a, en quelque sorte, humanisé la Russie aux yeux des étrangers.

Enfin, tous les pays ne sont pas capables, tant s’en faut, d’une organisation de cette qualité. La Russie est souvent critiquée, non sans raison, précisément pour son désordre et son chaos, on dit que les règles n’y sont pas appliquées, que le pays est en proie au banditisme et à la corruption. Mais réussir à organiser un événement aussi important, pendant un mois entier, exige en réalité des structures gouvernementales très efficaces. Et durant tout l’événement, les chaînes télévisées américaines qui diffusaient les matchs n’ont pas tari d’éloges sur l’organisation du championnat, l’accueil des villes-hôtes, etc.

Moscou offre l’image d’une ville accueillante, ici au Parc Gorki. Crédits : Wikimedia

Bref, je dirais que la Russie, en tant que pays hôte, sort aussi victorieuse, sinon plus, de cette Coupe du monde que l’équipe de France, qui a remporté la première place.

« On dira sans doute que les régimes totalitaires ont toujours sur organiser de grands événements sportifs. »

L’ombre des Jeux olympiques

LCDR : Les Jeux olympiques d’hiver de 2014, à Sotchi, avaient aussi été remarquablement bien organisés, et ce succès avait été salué par les médias internationaux. Mais le scandale du dopage est rapidement venu ternir cette belle image. Le Mondial-2018 ne risque-t-il pas de connaître le même sort ?

N. Z. : Je ne le pense pas. Tout d’abord, les JO d’hiver sont moins suivis, ils ne se déroulent que dans une ville et durent moins longtemps. Alors que le Mondial de football… c’est probablement le plus grand événement sportif planétaire. Il sera beaucoup plus difficile de lancer un assaut médiatique contre la Russie. Il y aura peut-être des tentatives, mais personne ne parviendra à répéter le scandale du dopage. Cela ne marchera pas une seconde fois ! De plus, je ne vois aucun argument concret, même indirect, qui pourrait être utilisé pour accuser de nouveau la Russie.

On essaiera probablement de minimiser le succès de cette organisation, de prendre de la distance. D’aucuns diront sans doute que les régimes totalitaires ont toujours su organiser de grands événements sportifs. Mais cela n’ira pas plus loin.

En un mot, il n’y a aucun risque de voir se déployer, aujourd’hui, une nouvelle campagne antirusse de grande ampleur, comparable à celle qui a suivi les Jeux de Sotchi.

Le Festival mondial de la jeunesse de 1957. Crédits : Archives

« Le succès de la Coupe du monde ne débouchera pas sur une amélioration des relations avec l’Occident, Moscou ne doit pas se bercer d’illusions. »

Sport et espoirs politiques

LCDR : Au lendemain de cette Coupe du monde, Vladimir Poutine a rencontré officiellement son homologue américain, Donald Trump, pour la première fois depuis l’accession de ce dernier à la présidence. Peut-on espérer, aujourd’hui, une amélioration des relations russo-américaines et, plus généralement, russo-occidentales ?

N. Z. : Très franchement, je n’ai jamais vu d’événement sportif, dans aucun pays, avoir un quelconque impact sur l’opinion et l’attitude des élites politiques étrangères. Malheureusement ou heureusement, cela n’arrive pas. Certes, l’Occident a constaté que la Russie avait un autre visage, et cette joyeuse célébration a marqué les esprits. Tout cela va rester. Mais le sport, c’est le sport, et la politique, c’est la politique : il ne faut pas tout mélanger. Il ne faut pas vouloir politiser les résultats de cette grande fête. Espérer que le succès de cette Coupe du monde débouche sur une amélioration des relations avec l’Occident serait, à mon sens, naïf et peu judicieux. Moscou ne doit pas se bercer d’illusions, au risque d’être déçue.

LCDR : Vladimir Poutine propose déjà de discuter de l’« héritage du Mondial ». Quel peut-il être, au-delà de choses aussi évidentes que les stades ou le développement des infrastructures ?

N. Z. : Le football est le sport le plus démocratique qui soit. Il peut se pratiquer n’importe où et n’exige pas de gros moyens. Nous avons tous couru, un jour, derrière un ballon. Si le football redevient enfin un sport national en Russie, ce qu’il était dans les années 1930-1950, il s’agira du meilleur héritage de ce Mondial !

« Le Festival mondial de la jeunesse et des étudiants de 1957 a fait évoluer les mentalités soviétiques, en particulier chez les jeunes. Quelque chose de semblable pourrait se produire aujourd’hui. »

LCDR : Le football pourrait-il favoriser des réformes sociales ou politiques en Russie ?

N. Z. : Oui, je crois. Les Russes ont discuté avec un nombre colossal d’étrangers. On peut dresser un parallèle avec le Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, de 1957, qui avait fait évoluer les mentalités soviétiques, en particulier chez les jeunes. Quelque chose de semblable pourrait se produire aujourd’hui.