Le Courrier de Russie

Les nouvelles élites politiques poutiniennes

Le 14 juin, un mois et sept jours après son investiture, Vladimir Poutine a publié un décret sur les nominations au sein de l’administration présidentielle. L’analyse de ce document et celle des récents remaniements ministériels ne laissent aucune place au doute : le président a octroyé les postes clés aux groupes d’influence qui lui ont permis de remporter l’élection de 2018 et il n’a pas l’intention de briser une structure de pouvoir qui, de son point de vue, a fait ses preuves en termes de fiabilité et d’efficacité.

Ces dernières années, un nouveau divertissement est apparu en Russie pour ceux qui s’intéressent un tant soit peu à la politique : propager, sur des chaînes anonymes de la messagerie Telegram, des rumeurs sur les nominations et les évictions au sein du gouvernement. La réélection de Vladimir Poutine, le 18 mars dernier, n’a évidemment pas échappé à ce phénomène : de nombreux analystes ont vu dans les résultats du scrutin une chance de renouvellement dans le gouvernement et l’administration présidentielle, principaux organes de pouvoir. Mais, en définitive, l’équipe sortante n’a subi aucun changement radical, elle a été en grande partie reconduite.

L’art du suspense

Les rumeurs se sont multipliées en raison du long silence qui a suivi le 18 mars. Pour commencer, Vladimir Poutine n’a pas répondu à la question de savoir s’il maintiendrait Dmitri Medvedev au poste de Premier ministre. Après son investiture le 7 mai, il a fallu patienter deux semaines avant l’annonce de la composition du gouvernement.
Ensuite, le président s’est donné un mois avant de révéler qui dirigerait l’administration présidentielle (Anton Vaino, qui occupe le poste depuis août 2016, a été reconduit) ‒ une première dans l’histoire récente de la Russie.
Par ailleurs, les changements envisagés au sein des « ministères de force » (FSB et Comité d’enquête) ont été reportés jusqu’à la fin de la Coupe du monde où la sécurité est une des priorités, compte tenu notamment de la menace terroriste représentée par l’État islamique.

Anton Vaino. Crédits : kremlin.ru

Dmitri Medvedev dans une situation équivoque

La principale nouvelle est le maintien de Dmitri Medvedev au poste de Premier ministre. Toutefois, si Vladimir Poutine a tenu compte du souhait de celui-ci de ne pas faire entrer au gouvernement l’ancien ministre des Finances Alexeï Koudrine (désigné président de la Chambre des comptes), son rival de longue date, représentant du camp libéral au sein de l’élite russe, il l’a privé de son bras droit, le vice-Premier ministre Arkadi Dvorkovitch. Ce dernier assumait un nombre impressionnant de responsabilités, dont la supervision des marchés pétrolier et gazier. Dmitri Kozak, proche du président depuis leur rencontre à la mairie de Saint-Pétersbourg dans les années 1990, est désormais responsable de ce secteur.

La popularité de Dmitri Medvedev auprès de la population chute un peu plus chaque année et Vladimir Poutine a manifestement décidé de ne pas contrarier cette tendance, voire de l’accélérer…
Après de longues hésitations, le président a fini par adopter des mesures très impopulaires en repoussant notamment l’âge de départ à la retraite de 55 à 63 ans pour les femmes et de 60 à 65 ans pour les hommes (celui-ci n’avait pas été modifié depuis plusieurs décennies). L’augmentation de la TVA est également annoncée. Les Russes ont évidemment appris la nouvelle de la bouche de leur Premier ministre. Ainsi, le président, en lui faisant endosser les mesures le plus impopulaires, a, semble-t-il, décidé de l’exclure de la liste de ses successeurs potentiels.
Vladimir Poutine respecte son Premier ministre mais considère qu’il n’a pas la carrure nécessaire au niveau international. Il se rappelle notamment qu’au cours des quatre années durant lesquelles il lui a cédé le fauteuil présidentiel (2009-2012), Dmitri Medvedev, en 2011, ne s’est pas opposé à l’intervention militaire occidentale en Libye.

Dmitri Medvedev. Crédits : government.ru

L’omniprésence de Sergueï Tchemezov, le patron du secteur de la défense

Conformément à la tradition – pas seulement russe –, les clans qui ont aidé le chef de l’État à remporter l’élection récolteront les meilleurs fruits.

Contrairement à sa précédente campagne présidentielle, Vladimir Poutine ne s’est pas présenté cette année sous les couleurs du parti du pouvoir, Russie unie, mais en tant que candidat indépendant. Selon les règles électorales russes, les candidats n’appartenant à aucune formation politique doivent recueillir au moins 300 000 signatures. Le candidat Poutine est donc allé les chercher auprès des entreprises contrôlées par l’État, notamment celles du secteur de la défense, qui emploient des centaines de milliers de personnes.

Sergueï Tchemezov. Crédits : Brics Magazine

Depuis une décennie, toutes les entreprises du complexe militaro-industriel russe sont regroupées sous la direction du holding d’État Rostec (anciennement Rostekhnologuii). Ce dernier est dirigé par Sergueï Tchemezov, vieil ami de l’actuel président de la Fédération, avec lequel il a travaillé au sein de l’antenne allemande du KGB dans les années 1980.
Sergueï Tchemezov et son équipe sont donc parfaitement en droit de considérer la victoire de Poutine comme la leur.
Le chef de l’État a ainsi reconduit à la tête de son administration Anton Vaino, fils d’Eduard Vaino, qui dirige une des entreprises du holding. Par ailleurs, Iouri Borissov, proche de Tchemezov, a été nommé aux fonctions de vice-Premier ministre en charge du développement militaro-industriel.
Le neveu de Tchemezov, Alexeï Krivoroutchko, a quant à lui décroché le poste de vice-ministre de la Défense.
Enfin, selon les médias russes, Sergueï Koulikov, qui dirige la branche radio-électronique de Rostec, deviendra le premier vice-président de la Commission militaro-industrielle de la Fédération de Russie, sous les ordres directs du président.
On peut ajouter à la liste des hauts fonctionnaires se trouvant dans la sphère d’influence de Tchemezov le ministre de l’Industrie Denis Mantourov, la ministre de la Santé Veronika Skvortsova et les gouverneurs de plusieurs régions.

Sergueï Kirienko et les frères Kovaltchouk

Un autre clan évoluant dans l’entourage de Vladimir Poutine a vu ses positions confortées. Il inclut Sergueï Kirienko et les frères Iouri et Mikhaïl Kovaltchouk, oligarques issus de familles pétersbourgeoises très proches de Poutine.

Sergueï Kirienko. Crédits : kremlin.ru

En 1998, sous la présidence de Boris Eltsine, Sergueï Kirienko était devenu le plus jeune Premier ministre dans l’histoire de la Russie. On s’en souvient, Eltsine, déjà âgé et malade, avait pris la décision de faire de Vladimir Poutine, alors peu connu, le directeur du tout-puissant FSB. Kirienko aurait été le premier à lui annoncer la nouvelle.
Depuis lors, les deux hommes ont d’excellentes relations et Poutine a toujours nommé Kirienko à de hautes fonctions. Il a ainsi été son représentant en région, poste créé pour apaiser les gouverneurs rebelles de l’ère Eltsine.
Sergueï Kirienko est également en très bons termes avec les frères Kovaltchouk. L’un d’eux, Mikhaïl, dirige depuis de nombreuses années le principal think tank du pays dans le domaine nucléaire : l’institut Kourtchatov.
En 2016, Kirienko est devenu le premier adjoint de l’administration présidentielle, fonction qui confère notamment à son détenteur la prérogative de diriger la campagne électorale du président.
Aujourd’hui, après le grand succès électoral de Vladimir Poutine, Sergueï Kirienko a été reconduit à ce poste et se retrouve doté de pouvoirs que n’auraient jamais imaginés ses prédécesseurs. Selon le décret signé par le président le 14 juin, il supervise désormais toute la politique intérieure du pays ainsi qu’un secteur colossal : celui des télécommunications et d’internet. À cette fin, Vladimir Poutine a même remercié Igor Chtchegolev, son adjoint de longue date responsable de ce domaine, ainsi que Guerman Klimenko, conseiller du président pour toutes les questions relatives à Internet.

les frères Mikhaïl et Iouri Kovaltchouk. Crédits : kremlin.ru

Princes et favoris

Le cycle postélectoral s’est révélé particulièrement riche en nominations pour les enfants de l’élite politique et incite les politologues à parler de l’arrivée au pouvoir d’une génération de « princes », de tentatives d’instaurer une sorte d’aristocratie politique héréditaire.
Dans ce registre, l’ascension la plus notable au sein du premier cercle poutinien est celle de Dmitri Patrouchev, fils de Nikolaï Patrouchev, secrétaire du Conseil de sécurité et ex-directeur du FSB. Dmitri Patrouchev, qui dirigeait auparavant Rosselkhozbank, la banque agricole, est ainsi devenu ministre de l’Agriculture.

Pour ce qui est des favoris, citons Evgueni Zinitchev, directeur adjoint du FSB, est ministre des Situations d’urgence. Son principal mérite n’est pas son passé et sa carrière dans les services mais le fait qu’il a longtemps été l’un des gardes du corps de Poutine.

Dmitri Patrouchev – Evgueni Zinitchev aux côtés de Vladimir Poutine. Crédits : Gazprom / kremlin.ru

Notons que deux nouveaux adjoints du président proviennent du FSB : Dmitri Chalkov, ancien vice-directeur des services spéciaux, veillera à l’exécution des ordres du président tandis qu’Anatoli Serychev, ancien directeur d’une des antennes du FSB dans le Nord de la Russie, sera chargé du recrutement du personnel au sein de l’administration présidentielle.

Il faut souligner cette permanence : l’entourage de Poutine ne consiste pas en un groupe unique auquel il donnerait la préférence, mais bien en différents clans, dont les membres pourront participer à la transformation du pouvoir attendue par de nombreux politologues à la fin du dernier mandat de l’actuel président.