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Nord Stream 2 : la bataille écologique

Le 17 janvier, Rosprirodnazdor, l’agence russe de surveillance de l’environnement, a validé le tracé du gazoduc Nord Stream 2, malgré les protestations de nombreuses organisations non gouvernementales (ONG) qui considèrent le passage de ce gazoduc à travers la réserve de Kourgalski comme illégal et catastrophique pour l’environnement. Mikhaïl Kreindline, représentant de Greenpeace Russia, revient sur la lutte qui oppose les ONG à ce projet.

Le Courrier de Russie : Greenpeace s’oppose au tracé actuel du gazoduc Nord Stream 2 en raison des dégâts écologiques que sa construction pourrait provoquer…

Mikhaïl Kreindline : Je ne peux parler que de notre position. Elle est différente de celle de Nord Stream 2 AG [la société mettant en œuvre le projet Nord Stream 2, dont Gazprom est l’unique actionnaire, ndlr] et du gouvernement russe, qui a approuvé ce projet. De notre point de vue, le principal problème est le passage du gazoduc à travers la réserve de Kourgalski. Pour plusieurs chercheurs, cette réserve est l’une des terres les plus fragiles de la partie occidentale de Russie. C’est aussi une zone d’importance internationale. Elle est protégée par la législation russe et deux conventions internationales – la Convention de Ramsar, relative aux zones humides d’importance internationale, et la Convention d’Helsinki, concernant la protection du milieu marin dans la zone de la mer Baltique.

D’après le tracé actuel, le gazoduc Nord Stream 2 traverse le sud de la réserve, une zone qui abrite de nombreuses espèces rares. Le nid des grands aigles de mer par exemple, est situé à 30 mètres de la route prévue. Lorsqu’ils vont débuter la construction, ces aigles seront obligés de quitter leur habitat naturel.

Un aigle de mer. Crédits : DR
Un aigle de mer. Crédits : DR

LCDR : Pourtant, sur les documents publiés par Nord Stream 2 AG, il est dit que la construction du gazoduc à travers la réserve n’impactera que 0,14% de cette zone…

M.K : C’est exact, ils ne vont pas détruire une grande partie de la réserve, mais c’est une zone d’habitation essentielle. Avec le projet actuel, une partie du marais Kader sera détruit, et avec lui l’incroyable diversité biologique présente dans cette zone.

LCDR : Vous êtes en faveur de la technique de microtunneling. Pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consiste et ce qu’elle changerait ?

M.K : Lorsque vous utilisez le microtunneling, toutes les constructions sont sous terre. Cela permet de préserver l’écosystème et de réduire l’impact environnemental global. Une entreprise russe a simulé la construction du gazoduc à travers la réserve de Kourgalski en utilisant cette technique : seulement quelques mètres de la réserve seraient détruits, au lieu des 4 km actuels. En Allemagne, ils ont décidé d’utiliser le microtunneling sur 200 mètres, afin d’éviter la destruction d’une forêt. En Russie, la zone protégée traversée est de 4 km, pour autant cette technique n’a pas été privilégiée, considérée comme trop longue à mettre en place.

Mais il y avait d’autres options que Nord Stream 2 AG aurait pu favoriser [voir carte ci-dessous, ndlr]. Le premier trajet alternatif qu’a proposé Greenpeace contourne la réserve et serait donc bien moins dommageable pour l’environnement mais, de 40 km plus long, il a été refusé. Un autre tracé a également été proposé : en déplaçant la route du gazoduc de 4 km en direction du sud, le passage dans la réserve ne serait plus que de 350 mètres. Mais cette option a été refusée, notamment à cause de la proximité de cette route avec la frontière estonienne.

LCDR : La légalité du tracé proposé par Nord Stream 2 AG peut-elle être remise en question ?

M.K : Le principal problème, c’est le pouvoir de nuisance des lobbyistes autour de ce projet. Ils ont réussi à faire changer la législation russe afin de permettre le passage du gazoduc par la réserve de Kourgalski. Le gouvernement de l’oblast de Léningrad, avec le soutien du ministère de l’Environnement et des ressources naturelles, a signé un décret le 25 juillet 2017 permettant de modifier le statut de la réserve. Avant ce changement, il était tout simplement interdit de construire un gazoduc dans cette zone. Nous avons porté plainte contre ce décret et avons perdu mais nous avons fait appel devant la Cour suprême, l’audition est prévue le 14 mars prochain.

LCDR : Êtes-vous optimiste ?

M.K : Pas du tout. Mais nous pensons porter le dossier à Strasbourg, devant la Cour européenne des droits de l’Homme. Ce n’est pas encore fait, c’est une procédure de longue haleine. Nous sommes également en train de préparer un autre dossier auprès de la justice russe. D’après la législation du pays, si une activité industrielle menace de détruire l’habitat d’espèces rares, il est possible de l’interdire.

La péninsule de Kourgalski fait partie des sites d’importance internationale protégés par la Convention de Ramsar. Dans le cadre de cette Convention, une loi interdisant les activités susceptibles d’affecter la biodiversité de la péninsule a été adoptée en 2004. L’an dernier, sous la pression des lobbys, les autorités de l’oblast de Léningrad ont modifié cette législation, afin de permettre le dragage dans cette zone, nécessaire à la construction du gazoduc.

Enfin, les résultats de l’étude d’impact environnementale, menée par des experts indépendants du Centre d’expertise « ECOM » de Saint-Pétersbourg, montrent clairement que le passage du gazoduc Nord Stream 2 à travers la réserve de Kourgalski est dangereux pour l’environnement.

La réserve naturelle de Kourgalski. Crédits : Nord Stream 2
La réserve naturelle de Kourgalski. Crédits : Nord Stream 2

LCDR : L’agence russe de surveillance pour l’environnement (Rosprirodnazdor) a pourtant donné son accord à sa construction ?

M.K : Rosprirodnazdor a reçu les conclusions des experts le 15 janvier. Elle était censée les étudier et prendre en compte leurs recommandations avant d’approuver ou non le tracé final du gazoduc. Or, dès le 17 janvier elle a donné son accord au projet Nord Stream 2. Il est impossible d’examiner attentivement un tel rapport en moins de deux jours !

LCDR : Certaines ONG, comme WWF Germany et NABU (Union pour la conservation de la nature et de la biodiversité) vont plus loin que vous. Elles demandent à leur gouvernement de renoncer complètement au projet de Nord Stream 2. Comment expliquer ces différentes appréciations entre organisations environnementales ?

M.K : La position que Greenpeace défend, et qui est aussi celle de nos collègues WWF Russia, consiste à se concentrer uniquement sur la réserve de Kourgalski. A la différence de nos collègues allemands, nous n’évaluons pas l’impact environnemental global du projet. Il me semble que WWF Germany, qui cherche à faire interdire tout le projet, est dans une approche plus politique, que la nôtre. Nous ne voulons pas rentrer dans ce genre de considération.

Gerhard Schröder, ancien chancelier d'Allemagne et fervent soutien du projet Nord Stream. Crédits : Nord Stream 2
Gerhard Schröder, ancien chancelier d’Allemagne et président du conseil des directeurs du projet Nord Stream 2. Crédits : Nord Stream 2

LCDR : Plusieurs pays européens s’opposent à ce projet, pensez-vous que l’Union européenne (UE) pourrait faire pression et annuler la construction de Nord Stream 2 ?

M.K : Je ne sais pas. C’est une question politique et encore une fois, nous ne faisons pas de politique ici. Pour moi, en tant qu’écologiste, ce n’est pas une question importante.

LCDR : Que peut faire la société civile désormais ?

M.K : Nous publions beaucoup d’articles sur notre site internet. Nous avons également lancé une pétition en ligne. Elle a été signée par 70 000 personnes. Étant donné que Rosprirodnazdor a approuvé le projet, nous pensons l’envoyer directement au président de la Fédération de Russie. Une autre pétition contre ce projet sur Avaaz [une ONG de militantisme en ligne, ndlr] a récolté plus de 100 000 signatures.

LCDR : Avez-vous subi des pressions politiques ?

M.K : Non, pas vraiment. Mais dans certains médias, notamment ceux contrôlés par le gouvernement, nous sommes souvent présentés comme des « agents de l’étranger » (*), toutes les ONG opposées à Nord Stream 2 deviennent des ennemis de la Russie. Cette position est également partagée par le gouvernement de l’oblast de Léningrad.

  • Greenpeace Russia n’a pas le statut officiel d’« agent de l’étranger » en Russie.
Nord Stream 2 (NS2) est un gazoduc de 1 220 kilomètres devant relier, en 2019, la Russie à l’Allemagne, à travers la mer Baltique et les eaux territoriales de la Finlande, de la Suède et du Danemark. D’une capacité totale de transport de 55 milliards de mètres cubes, il vise à doubler le volume écoulé par Nord Stream 1, opérationnel depuis 2012.
Gazprom et cinq compagnies européennes – les allemandes Uniper et Wintershall (BASF), l’autrichienne OMV, l’anglo-néerlandaise Shell et la française Engie – co-financeront la construction de NS2 dont le coût est estimé à 9,5 milliards d’euros. Selon les termes de l’accord, chaque entreprise partenaire européenne s’engagera à hauteur de 950 millions d’euros dont un tiers a déjà été déboursé à ce jour.
La Pologne, les pays baltes, la Roumanie et l’Ukraine, avec le soutien des États-Unis, continuent de s’opposer fermement au projet. Le 27 janvier, lors d’une visite officielle à Varsovie, le secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson, a réaffirmé la position de Washington : « Nous pensons que NS2 ébranlera la stabilité et la sécurité énergétique de l’Europe et donnera un nouvel outil politique à la Russie ».
Les sanctions votées contre la Russie par le Congrès américain le 2 août 2017 ont laissé craindre, dans un premier temps, une remise en cause du projet, étant donné les menaces qu’elles faisaient peser sur les entreprises européennes qui y participent. Toutefois, le texte du Congrès n’ayant pas d’effet rétroactif, il ne peut pas être appliqué aux accords d’investissement et de prêt décidés entre les européens et la Russie avant son adoption. Le président d’Engie, Gérard Mestrallet, a réaffirmé le soutien de son entreprise à NS2 lors du forum Gaïdar. Berlin vient, par ailleurs, de donner son feu vert pour la construction du gazoduc dans ses eaux territoriales. La mise en service de Nord Stream 2 est prévue pour fin 2019.

Propos recueillis par Elsa Régnier

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