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Les milliardaires russes installés à Londres invités à rentrer au pays

Le délégué aux droits des entrepreneurs auprès du Kremlin et candidat déclaré à la présidence russe Boris Titov a organisé un événement assez inhabituel pour une campagne électorale : il a rencontré, à Londres, ses compatriotes hommes d’affaires pour tenter de les convaincre de revenir s’installer en Russie. Nombre d’entre eux ont fui leur pays natal pour échapper à la justice.

Une quarantaine d’hommes d’affaires russes, dont certains très célèbres, ont participé, le 4 février, à une rencontre organisée par Boris Titov à la Maison Pouchkine, le Centre culturel russe de Londres. L’événement a fait salle comble. Plusieurs heures durant, les orateurs ont débattu de la possibilité d’un retour en Russie, où nombre d’entre eux sont poursuivis dans le cadre d’affaires pénales, principalement pour fraude et détournement de fonds.

Boris Titov a rencontré des hommes d'affaires russes à Londres, le 3 février. Crédits : Boris Titov - Facebook
Boris Titov a rencontré des hommes d’affaires russes à Londres, le 3 février. Crédits : Boris Titov – Facebook

Sur sa page Facebook, Boris Titov explique avoir fait parvenir, à l’issue de cette rencontre, une liste à Vladimir Poutine où figurent les noms de dix hommes d’affaires « désireux de rentrer au pays, mais qui fuient la justice russe au Royaume-Uni ».

« J’ai la conviction que les poursuites judiciaires dont ces gens sont l’objet doivent être réexaminées. Je vais intercéder afin que ceux dont la culpabilité ne semble pas avérée soient rayés des fichiers d’Interpol », a annoncé l’économiste, par ailleurs candidat à la prochaine élection présidentielle russe.

Dans une interview à la chaîne télévisée russe Rossiya, Boris Titov a encore déclaré qu’à son avis les accusations visant certains hommes d’affaires étaient soit « carrément infondées », soit relevaient en réalité de litiges civils, « que l’on veut faire passer au pénal ».

Selon M. Titov, la liste des hommes d’affaires souhaitant revenir en Russie comporte déjà seize noms (*). « Une liste qui demeure ouverte », a tenu à souligner le délégué aux droits des entrepreneurs auprès du Kremlin, précisant que des représentations avaient été mises en place dans six pays, dont le Royaume-Uni, spécialement chargées de recueillir les demandes de tous les candidats intéressés par un retour au pays.

« Je rentrerai en Russie dans un cercueil… »

Avant que ces seize noms ne soient dévoilés, plusieurs médias moscovites avaient supposé que la liste pourrait comporter aussi celui du fondateur de la chaîne Evroset, premier distributeur de téléphonie mobile : Evgueni Tchitchvarkine, célèbre pour ses déboires avec le pouvoir russe. L’homme d’affaires, exilé à Londres, a vivement réagi à ces rumeurs sur Facebook : « Je rentrerai en Russie dans un cercueil, ou quand Poutine sera dans un cercueil. Même après les élections, le business continuera d’être rançonné et écrasé en Russie. […] Il faut s’attendre à une nouvelle vague d’émigration. »

Pour M. Tchitchvarkine, l’initiative de Boris Titov est un « simulacre d’activité électorale ». Vladimir Achourkov, directeur exécutif de la Fondation de lutte contre la corruption d’Alexeï Navalny, qui a fui la Russie en 2014, s’est montré tout aussi critique, estimant que la rencontre organisée par le candidat à la présidence était d’une « hypocrisie ridicule ».

Vladimir Achourkov. Crédits : navalny.com
Vladimir Achourkov. Crédits : navalny.com

« Ces gens-là ont pillé la Russie, faisons le deuil de cette racaille »

Le Kremlin, de son côté, a réagi à la nouvelle de façon ambiguë : « Pour l’heure, nous n’avons appris l’existence de [cette liste] que par la presse. Nous n’avons encore reçu aucune lettre ou demande quelconque de Boris Titov sur le sujet, a fait savoir, le 5 février, le porte-parole du président Poutine, Dmitri Peskov, ajoutant : Nous savons que Londres est un lieu où résident beaucoup de gens qui ne sont pas en bons termes avec la loi de notre pays. » Le porte-parole a enfin précisé que si le Kremlin recevait effectivement une demande en ce sens du délégué aux droits des entrepreneurs, celle-ci serait examinée et transmise « aux organes concernés ». Dmitri Peskov fait évidemment allusion aux instances judiciaires russes – Parquet, Comité d’enquête et FSB –, qui n’ont, pour leur part, fait encore aucun commentaire sur le sujet.

À la Douma d’État (chambre basse du parlement russe), en revanche, les réactions ont été franchement hostiles. « Pour ma part, je ferais mon deuil de cette racaille et je ne les laisserais pour rien au monde revenir en Russie, a déclaré à Russia Today le premier vice-président de la chambre en charge de la politique économique et l’entrepreneuriat, Nikolaï Arefiev. Ces gens ont pillé la Russie. Aujourd’hui, même l’Occident cherche à se débarrasser d’eux et les condamne en justice. Et nous, nous les inviterions à revenir ? S’ils rentrent, c’est en prison qu’ils iront répondre de leurs actes. »

Londres est depuis longtemps un refuge pour les milliardaires russes en conflit ou en délicatesse avec les autorités de leur pays. On se souvient notamment du sulfureux oligarque Boris Berezovski – mort dans des circonstances troubles en mars 2013 – et du « banquier du Kremlin » Sergueï Pougatchev, aujourd’hui réfugié en France.

L’histoire de la Russie moderne ne connaît qu’un cas de businessman tombé en disgrâce et finalement « pardonné »: Mikhaïl Goutseriev, parti s’installer au Royaume-Uni en 2007 pour échapper à des poursuites judiciaires. Avant de quitter la Russie, il avait vendu son principal actif, la compagnie pétrolière Roussneft, à un autre oligarque russe, Oleg Deripaska. De retour dans la mère patrie, l’affaire pénale qui le visait avait été close par les autorités, Goutseriev parvenant même, en 2013, à reprendre le contrôle de Roussneft.

Boris Berezovski. Boris Berezovski : l’autopsie révèlerait une mort par pendaison
Boris Berezovski serait mort par pendaison. Crédits : DR

Londres, un refuge de moins en moins sûr

Le Royaume-Uni est peut-être en train de perdre son attrait pour les riches. Brexit aidant, Londres a fortement durci la législation concernant les résidents étrangers, y compris les plus fortunés.

Depuis le 1er janvier, une loi autorise l’État à exiger des étrangers possédant des actifs d’une valeur supérieure à 50 000 livres sterling (56 000 euros) qu’ils en indiquent l’origine. Si ces derniers refusent, leurs avoirs peuvent être gelés, voire saisis. Pour autant, rien ne permet encore de dire que cette loi pose un problème sérieux aux oligarques russes exilés à Londres. Sauf peut-être une nouvelle, révélée il y a quelques jours par la presse helvétique : le plus médiatique d’entre eux, Roman Abramovitch, notamment propriétaire du Chelsea Football Club, aurait déposé, en 2017, une demande de permis de séjour en Suisse…

Roman Abramovitch
Roman Abramovitch. Crédits : DR

Pour plusieurs experts russes, Boris Titov n’a certainement pas pu jouer ce rôle intermédiaire entre le pouvoir et les hommes d’affaires russes sans l’accord préalable du Kremlin.

Toutefois, à en juger par la réaction gênée de Dmitri Peskov et celle particulièrement virulente des parlementaires de la Douma, l’initiative de M. Titov a constitué une surprise totale pour une partie de l’élite politique russe, notamment les responsables des services de sécurité.

Au fond, comme l’écrit le quotidien économique Vedomosti, le succès ou l’échec de la démarche de Boris Titov montrera « à quel point le business a foi dans l’autorité absolue de Vladimir Poutine sur les institutions et les organes de l’État ».

Boris Titov. Crédits : Parti de la croissance
Boris Titov. Crédits : Parti de la croissance

(*) Il s’agit des entrepreneurs Alexeï Bajanov, Sergueï Kaptchouk, Alexeï Chmatko, Leonid Kouraev, Gueorgui Trefilov, Evgueni Ryjov, Evgueni Petrov, Azamat Kildouguichev, Alexander Delis, Pavel Vlassiouk, Alexander Baïgouchev, Viktor Lamash, Andreï Kakovkine, Konstantin Dioulguerov, Vladimir Ziouzine et Vassili Dyakoun.

Anastasia Sedukhina

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