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Pavel Groudinine dans le sovkhoze Lénine. Crédits : sovhozlenina.ru

Pavel Groudinine, le candidat joker du Parti communiste russe

Contre toute attente, le candidat du Parti communiste de Russie (KPRF) à l’élection présidentielle de 2018 ne sera pas le dinosaure Guennadi Ziouganov mais un petit nouveau – ou presque – Pavel Groudinine.

Guennadi Ziouganov, 73 ans, est le patron du Parti communiste russe. À sa tête depuis 1993, il s’est présenté à toutes les élections présidentielles depuis 1996. Il est l’éternel numéro 2 du scrutin, successivement à l’ombre de Boris Eltsine, de Vladimir Poutine et de Dmitri Medvedev.

Guennadi Ziouganov lors d'une manifestation communiste du Premier mai à Moscou. Crédits : Wikimedia
Guennadi Ziouganov (à droite) lors d’une manifestation communiste du Premier mai à Moscou. Crédits : Wikimedia

Les Russes le voyaient concourir jusqu’à la fin de ses jours. Mais l’homme a préféré partir avant ; de peur, dit-on, de voir le KPRF perdre son statut de deuxième force politique du pays derrière le Parti libéral-démocrate (LDPR) de Vladimir Jirinovski. Le 23 décembre, lors du Congrès du KPRF, les cadres du parti ont ainsi soutenu à la quasi-unanimité (303 contre 11) la candidature peu habituelle d’un chef d’entreprise « sans-carte », censé booster la popularité de la formation communiste : Pavel Groudinine.

Pavel le kolkhoznik

L’homme, âgé de 57 ans, n’a effectivement de communiste que le nom de l’entreprise qu’il dirige : le sovkhoze Lénine, une ancienne ferme d’État privatisée dans la région de Moscou, actuelle n°1 de la fraise en Russie, qui produit aussi des légumes, des jus de fruits et du lait.

Petite moustache et chevelure grisonnante, Pavel Groudinine n’a jamais été membre du Parti communiste bien que son activité professionnelle pourrait laisser penser le contraire.

Débarqué dans le sovkhoze en 1982, cet ingénieur moscovite de formation travaille d’abord la terre avant de prendre la tête de cette société anonyme à actionnariat restreint en 1996. Dès lors, il décide de faire perdurer en son sein l’esprit socialiste, en proposant notamment des repas et médicaments gratuits dans les écoles et la clinique présentes sur son territoire ou en offrant la possibilité à quiconque de récolter bénévolement des fraises dans ses champs et de repartir avec 10 % de leur récolte. Un « oasis de socialisme dans une jungle moscovite de capitalisme », aime-t-il lui-même qualifier son entreprise.

Pavel Groudinine dans le sovkhoze Lénine. Crédits : Parti communiste de la Fédération de Russie
Pavel Groudinine dans le sovkhoze Lénine. Crédits : Parti communiste de la Fédération de Russie

Pavel l’opposant

Côté politique, Pavel Groudinine a été élu député sous divers étendards au sein du parlement de la région de Moscou depuis 1997. Au début de sa carrière, il marche d’abord derrière le parti au pouvoir Russie Unie (RU). Un parcours apparemment apprécié en haut lieu puisque qu’il reçoit une lettre de remerciement personnelle de Vladimir Poutine, avant de quitter RU, fin 2010, pour des « divergences de vue ». C’est à ce moment qu’il se rapproche du Parti communiste, qui le soutient lors de diverses élections locales.

À partir de 2014 et l’introduction de l’embargo russe sur les produits alimentaires occidentaux (décidé en représailles aux sanctions imposées à la Russie par les États occidentaux), Pavel Groudinine commence à gagner en popularité sur les réseaux sociaux et Youtube suite à la publication d’interventions dans lesquelles il critique ouvertement la politique du pouvoir russe et l’« inefficacité » de ses contre-sanctions.

Ces vidéos frôlent le million de vues pour certaines et comptent des centaines de commentaires saluant le langage simple et proche du peuple utilisé par le directeur du sovkhoze Lénine. « J’ai été en Suède. Là-bas, il disent : savez-vous pourquoi nous réussissons ? Parce que nous avons laissé tomber nos ambitions impérialistes, que nous nous sommes concentrés sur notre pays et que nous avons développé notre production intérieure », raconte Pavel Groudinine dans l’une d’entre elles. Il s’attaque aussi à la politique étrangère du Kremlin : « Chaque tir de missiles, chaque vol de chasseur-bombardier, coûte de l’argent. Nous aidons un pays comme la Grèce, où les retraites sont de 500 euros par mois, mais savez-vous à combien s’élèvent les nôtres? »

Pavel le populiste

Pour Andreï Pertsev, expert du Centre Carnegie à Moscou, c’est précisément ce coté populiste, qui explique l’audience de Groudinine, autant à droite qu’à gauche: « Pour une partie des libéraux, c’est un homme d’affaires à succès ; pour les nostalgiques de l’URSS, un directeur rouge ; pour les autres, enfin, un opposant. Même l’électorat nationaliste y trouve son compte puisqu’il a critiqué, à plusieurs reprises, l’émigration venue d’Asie centrale », affirme-t-il.

Sergueï Oudaltsov, coordinateur du Front de gauche, est lui aussi persuadé que Groudinine peut rassembler des électeurs de tous bords. « Il ajoutera de l’intrigue dans une campagne où le scénario est connu d’avance. Une partie des représentants de l’opposition libérale, s’ils voient que Groudinine est un vrai concurrent de Poutine et peut arriver au second tour, pourrait le soutenir. C’est une candidature très solide », assure-t-il, à l’agence Rosbalt.

Sergueï Oudaltsov tout juste sorti de prison intervient à une manifestation en mémoire des victimes de la prise de la Maison blanсhe, en octobre 1993. Crédits : Jean Colet
Sergueï Oudaltsov tout juste sorti de prison intervient à une manifestation en mémoire des victimes de la prise de la Maison blanсhe, en octobre 1993. Crédits : Jean Colet

Moins confiant, le politologue Dmitri Poutchkine rappelle qu’avant de penser à élargir sa base électorale, le directeur du sovkhoze doit commencer par convaincre au sein de sa propre formation politique. « Il est surtout connu au sein d’un petit groupe de gens proches des idées du Parti communiste. Étant donné qu’il se positionne comme un représentant du monde agricole, il peut s’avérer repoussant pour les citadins qui, traditionnellement, ne votent pas pour des agriculteurs. On pourrait voter pour lui dans les villages, mais là-bas, les scrutins sont organisés depuis longtemps et la population vote massivement pour les représentants du pouvoir», explique Dmitri Poutchkine, pour lequel le candidat communiste aura du mal à rassembler.

Thomas Gras

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  1. Et Alexei Navalny? En france (et dans tout le « monde libre », j’imagine), Navalny est présenté comme le principal chef d’opposition. Il va tout de même pas donner ses voix au sovkhoze Lénine?

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