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Arnaud Dubien : « Le renouvellement de la classe politique russe est un phénomène sociologique majeur »

Arnaud Dubien, Directeur de l’Observatoire franco-russe, revient, pour le Courrier de Russie, sur les deux derniers épisodes de la campagne présidentielle de 2018 : l’éviction du principal opposant du Kremlin, Alexeï Navalny, et la désignation de Pavel Groudinine comme candidat du Parti communiste.

Le Courrier de Russie : La nomination surprise de Pavel Groudinine comme candidat du Parti communiste (KPRF) et la mise à l’écart officielle d’Alexeï Navalny changent-elles la donne pour la prochaine élection présidentielle ?

Arnaud Dubien : La disqualification d’Alexeï Navalny par la Commission électorale centrale était attendue. Il était clair depuis plusieurs mois que le Kremlin, après avoir, semble-t-il, hésité à la fin de 2016, avait décidé de ne pas laisser concourir le principal représentant de l’opposition dite « hors-système ». L’expérience des municipales de Moscou en 2013, où Navalny avait recueilli 27% des suffrages à l’issue d’un scrutin démocratique, ne sera donc pas rééditée.

Alexeï Navalny lors de la manifestation du 6 décembre 2013 à Moscou. Crédits : Wikimedia
Alexeï Navalny lors de la manifestation du 6 décembre 2013 à Moscou. Crédits : Wikimedia

Le pouvoir a décidé de ne prendre aucun risque, fidèle en cela à sa ligne de conduite traditionnelle. Pourtant, Alexeï Navalny ne représentait certainement pas une menace électorale immédiate pour Vladimir Poutine. Le plus probable est qu’il aurait recueilli environ 10% des voix. Mais cela aurait impliqué un changement des règles du jeu – notamment en termes d’accès à la télévision d’État – auquel le pouvoir n’est pas prêt. Alexeï Navalny met par ailleurs en avant deux thématiques potentiellement mobilisatrices dans le pays : la lutte contre la corruption et le nationalisme russe.

Le Parti communiste fait partie de l’opposition parlementaire, cooptée par le Kremlin et qui s’inscrit dans le « consensus de Crimée ». Il évite de critiquer Vladimir Poutine, préférant s’en prendre au gouvernement et aux oligarques. Son choix de présenter un entrepreneur, relativement jeune et assez connu – car souvent présent sur les plateaux de télévision – est plutôt habile. La candidature de Guennadi Ziouganov, déjà candidat en 1996, portait en elle le risque d’une érosion électorale accélérée.

LCDR : Doit-on s’attendre à des troubles ou des manifestations après la disqualification d’Alexeï Navalny ?

A.D. : Alexeï Navalny a annoncé des actions de protestation et appelé à boycotter le scrutin du 18 mars. Des manifestations massives, comme celle de l’hiver 2011-2012 à Moscou, sont peu probables. Des dérapages sont toujours possibles, mais je ne crois pas qu’Alexeï Navalny se risque à envoyer ses troupes au casse-pipe. Son objectif est autre : garder une visibilité forte dans les mois et les années qui viennent afin d’être en lice pour 2024, date à laquelle le dernier mandat de Vladimir Poutine prendra fin. Ce ne sera pas simple : il peut se passer beaucoup de choses en six ans. Le pouvoir maintiendra sûrement la pression sur Alexeï Navalny, tout en favorisant l’émergence de figures alternatives au sein de l’opposition extra-parlementaire.

LCDR : Pavel Groudinine, comme Alexeï Navalny, s’est fait connaître sur les réseaux sociaux, notamment pour ses vidéos postées sur YouTube. Ksenia Sobtchak est, elle aussi, très active sur la Toile. Peut-on parler d’une nouvelle génération d’opposants ?

Pavel Groudinine et Guennadi Ziouganov lors de la conférence de presse du XVIIe congrès du Parti communiste russe, le 24 décembre dernier. Crédits : Parti communiste russe
Pavel Groudinine et Guennadi Ziouganov lors de la conférence de presse du XVIIe congrès du Parti communiste russe, le 23 décembre dernier. Crédits : Parti communiste russe

A.D. : Le paysage politique évolue, que ce soit au sein de Russie unie ou dans les oppositions. Le prochain « dinosaure » appelé à passer la main est Vladimir Jirinovski, actif depuis l’élection de 1991 où il s’était présenté contre Boris Eltsine. Russie juste [parti de centre gauche, proche du Kremlin, NDLR] ne présente pas de candidat et devrait disparaître de la scène politique nationale. Les communistes, quant à eux, vont devoir se trouver un nouveau leader, qui ne sera pas forcément Pavel Groudinine.

Au-delà d’Alexeï Navalny, l’opposition « hors système » peut compter sur des dirigeants assez jeunes, tels qu’Ilya Iachine et Dmitri Goudkov. De fait, on assiste à un renouvellement, qui concerne aussi la machine d’État (on l’a vu récemment avec les nominations de nouveaux gouverneurs dans les régions). C’est un phénomène sociologique majeur, sans doute le plus important depuis les années 2003-2006, qui avaient vu les structures « de force » [armée, ministère de l’Intérieur et services de sécurité, NDLR] investir les postes clefs de l’administration et du secteur public en expansion.

LCDR : Le distinguo opposition système/opposition hors système demeure t-il valable avec Pavel Groudinine et Ksenia Sobtchak dans la course ? Est-il juste de qualifier ces personnes de candidats du pouvoir ?

A.D. : Ce distinguo demeure pertinent, je crois. Pavel Groudinine restera dans les limites de ce qui est admis par le Kremlin de la part des communistes. Il ne franchira pas la ligne rouge, si j’ose dire. La candidature de Ksenia Sobtchak est plus ambivalente. De sources concordantes, la décision n’a pas été « suscitée » par le Kremlin. Les intérêts des deux parties se sont rencontrés, le pouvoir souhaitant introduire une dose – maîtrisable – de suspense afin d’éviter un taux de participation trop faible, Ksenia Sobtchak ambitionnant pour sa part de faire fructifier sa notoriété en vue, semble-t-il, de mieux revenir sur la scène audiovisuelle nationale, où elle est marginalisée depuis sa participation aux manifestations anti-Poutine de l’hiver 2012.

Les premières prises de position publiques confirment l’impression de règles du jeu assez claires : possibilité d’exprimer des points de vue radicalement opposés à ceux du pouvoir et généralement non relayés par la télévision (sur la Crimée par exemple), en évitant toute critique ad hominem du président (ce qui était d’ailleurs improbable compte tenu des liens entre la famille Sobtchak et Vladimir Poutine dans les années 1990).

Vladimir Poutine et Ksenia Sobtchak déposant des fleurs sur la tombe de l'ancien maire de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak. Crédits : Twitter - Dmitri Savvin
Vladimir Poutine et Ksenia Sobtchak déposant des fleurs sur la tombe de l’ancien maire de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak. Crédits : Twitter – Dmitri Savvin

À ce stade, le potentiel électoral de Ksenia Sobtchak paraît limité : aucun observateur ne l’estime en mesure de dépasser 10%. La future candidate ne manque pourtant pas d’atouts : connue de tous les Russes ou presque, tranchant par son âge et sa nouveauté sur ses concurrents probables, elle peut théoriquement attirer une partie du vote anti-establishment bien au-delà de l’opposition libérale traditionnelle, d’autant que personne ne considère ce choix comme véritablement « dangereux ». L’un des scénarios que l’on ne peut totalement exclure est celui d’une perte partielle du contrôle de l’agenda politique par le Kremlin et d’une érosion des tabous à la télévision, avec des effets pas forcément immédiats mais qui pourraient susciter des attentes nouvelles dans la société pour les prochaines échéances (législatives de 2021 et succession de Vladimir Poutine, théoriquement en 2024). La candidature de Ksenia Sobtchak, que peu de gens prennent aujourd’hui au sérieux, n’est peut-être pas aussi insignifiante qu’il y paraît sur le plan politique.

 

Propos recueillis par Jean-Claude Galli

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