Les violences en Birmanie font réagir les musulmans de Russie

Les musulmans de Russie se mobilisent derrière les appels de Ramzan Kadyrov pour les Rohingya de Birmanie


Début septembre, la Russie a été le théâtre de plusieurs manifestations de musulmans, exigeant de « mettre fin à la violence » dont sont victimes les Rohingya, groupe ethnique de confession musulmane vivant au Myanmar (ou Birmanie). Chronique d’une protestation peu ordinaire.

Des manifestants opposés aux persécutions des Rohingya prient devant l'ambassade de Birmanie à Moscou. Crédits : Twitter
Des manifestants opposés aux persécutions des Rohingya prient devant l’ambassade de Birmanie à Moscou. Crédits : Vasily Maximov/Twitter

Le conflit entre la minorité ethnique des Rohingya et le pouvoir birman remonte aux années 1940, à l’époque où la Grande-Bretagne, en accordant son indépendance au Myanmar (ex-Birmanie britannique), n’a pas tenu sa promesse d’accorder aussi leur indépendance à presque toutes les ethnies du pays, notamment les Rohingya, établis dans l’État d’Arakan. Ces derniers continuent, depuis, d’exiger leur indépendance, mais le pouvoir birman s’y oppose.Le conflit s’est aggravé durant l’été 2017, après que des combattants du mouvement Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan ont attaqué 30 postes de police et des détachements de l’armée birmane, faisant onze victimes parmi les forces de l’ordre, ainsi que des blessés civils. En réponse, l’armée gouvernementale a marché sur des zones de fort peuplement rohingya, incendiant les villages et tuant des civils.Le 1er septembre, l’agence Reuters, citant un communiqué de l’armée birmane, a annoncé que 400 personnes avaient été tuées en une semaine dans les affrontements entre les forces gouvernementales et les Rohingya.

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Le 31 août, le chef de la république tchétchène, Ramzan Kadyrov, a soulevé le thème des persécutions exercées contre les Rohingya, qualifiant la situation de « catastrophe humanitaire » et appelant à la solidarité avec l’ethnie musulmane de Birmanie, sur fond de « silence du monde entier ».

« Je lis tous les commentaires et déclarations des politiciens sur la situation au Myanmar, a alors écrit le président tchétchène sur son compte Instagram. Et une conclusion s’impose : l’hypocrisie et l’inhumanité de ceux qui devraient défendre l’être humain n’ont pas de limite ! Le monde entier sait que ce pays est le théâtre depuis des années d’événements qu’il est impossible non seulement de montrer, mais même de décrire. (…) À l’époque où les événements que l’on sait se sont déroulés à la rédaction d’un journal parisien, les rois et les présidents, les Premiers ministres et les ministres sont venus participer à une manifestation. Mais au Myanmar, l’armée et les bandits violent, torturent et assassinent des milliers et des milliers de gens simplement parce qu’ils sont Rohingya et musulmans. Et pourtant, les personnalités qui ont défilé à Paris ne voient rien. »

Des paroles aux actes

Début septembre, des vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux (Facebook, VKontakte, Instagram et Whatsapp), dans les groupes consacrés à la thématique musulmane, montrant des militaires birmans commettant des exactions et appelant à la solidarité avec la population Rohingya.

Le 3 septembre, un rassemblement de soutien aux musulmans de Birmanie s’est tenu à Moscou, aux abords de l’ambassade du Myanmar, rue Bolchaïa Nikitskaïa, réunissant environ 800 personnes. Les participants, alignés de chaque côté de la rue, scandaient les mots d’ordre « Bouddhistes = terroristes », « Allah Akbar » et « Arrêtons le génocide ». Bien que l’action n’ait pas été autorisée au préalable par la mairie, la police n’est pas intervenue. Les agents des brigades anti-émeute OMON, équipés de boucliers, se sont contentés d’empêcher l’accès au bâtiment de l’ambassade et d’installer rapidement des barrières métalliques le long des trottoirs.

Kantemir Khourtaïev, président de l’association Union de la jeunesse interethnique de Russie, interviewé sur place par la revue en ligne Meduza, fait le lien avec les vidéos publiées la veille sur les réseaux sociaux, montrant notamment des femmes et des enfants musulmans assassinés au Myanmar et appelant à aller manifester devant l’ambassade. « Ils [les manifestants, ndlr] veulent résoudre la question du Myanmar ici même. Ils exigent de rencontrer l’ambassadeur », a déclaré le jeune homme, précisant toutefois que son mouvement n’était pas organisateur de l’action.

Ali Charinski, de l’association russe Pour les droits des musulmans, très active sur ce dossier, a confirmé au Courrier de Russie que l’appel à manifester avait circulé de “manière anonyme” et que l’organisateur de cette action était “inconnu”.

Le Caucase soutient le Myanmar

Des rassemblements similaires ont aussi eu lieu, le même jour, dans le Caucase : en Ingouchie et au Daghestan. Le conseil spirituel des musulmans du Daghestan (muftiat) a toutefois fait savoir qu’il n’avait aucun lien avec ces actions de soutien aux Rohingya et appelé à ne pas céder à l’hystérie autour de la situation en Birmanie.

Le lendemain, 4 septembre, Ramzan Kadyrov a annoncé sur Instagram qu’il s’opposerait au pouvoir russe si ce dernier choisissait de prendre le parti des autorités birmanes : « Si même la Russie se met à soutenir les shaytans (diables) qui commettent aujourd’hui des crimes, je serai contre la position de la Russie. Parce que j’ai ma vision, ma position », a-t-il affirmé dans ce message vidéo. Le même jour, prenant la parole lors d’une manifestation de soutien aux Rohingya organisée dans le centre de Grozny, la capitale tchétchène, qui a rassemblé près d’un million de personnes selon le ministère de l’intérieur pour la région, Ramzan Kadyrov a promis son aide « à [s]es frères en Birmanie ».

Un signal sérieux adressé à Moscou

Le Kremlin s’est longtemps retenu de tout commentaire à propos des déclarations de Kadyrov et de toute critique à l’égard des autorités birmanes. Cependant, le 4 septembre, Vladimir Poutine, lors d’un entretien avec le président égyptien dans le cadre du sommet des BRICS, en Chine, a exprimé son inquiétude quant à la situation et condamné les manifestations de violence au Myanmar. « Les deux chefs d’État [russe et égyptien, ndlr] ont appelé les autorités [birmanes] à reprendre le contrôle de la situation le plus rapidement possible », indique le communiqué officiel du Kremlin à ce sujet. En réponse, Ramzan Kadyrov a remercié le président russe sur sa chaîne Telegram.

Mais malgré la pression que représentent ces manifestations et l’importance du rôle de Kadyrov en politique intérieure, Moscou doit aussi prendre en compte des aspects de politique étrangère. Sergueï Marekdonov, analyste pour le Centre Carnegie à Moscou, rappelle que le renforcement des liens avec Pékin oblige la Russie à une certaine retenue sur la question du Myanmar. [En mars 2017, avec Pékin, Moscou a bloqué une résolution de l’ONU sur l’aide aux musulmans du Myanmar, ndlr] « La Russie ne peut pas adopter exactement l’approche qui est populaire en Tchétchénie et au Daghestan. Elle doit faire preuve d’une grande souplesse et montrer une multiplicité de visages », souligne-t-il. Pour l’expert, ce « réveil » des musulmans de Russie est toutefois un « signal sérieux » adressé à Moscou, qui doit se soucier aussi de ses problèmes de politique intérieure et des conflits potentiels pouvant émerger au sein même du pays.

Chef de tous les musulmans

Denis Sokolov, chercheur senior à l’Académie russe de l’économie nationale et spécialiste du Caucase du Nord, estime que Ramzan Kadyrov, par cette posture, pourrait devenir le leader non plus seulement des musulmans tchétchènes, mais de tous les musulmans de Russie, et notamment de « ses ennemis d’hier ». « Beaucoup de salafistes apprécient qu’il se place en défenseur des musulmans de Russie mais aussi de l’étranger, qu’il rapatrie des enfants depuis la Syrie et l’Irak et qu’il établisse en Tchétchénie des règles musulmanes, en leur donnant plus d’importance qu’à la constitution russe, a-t-il expliqué au quotidien Kommersant. Ajoutant : Ramzan Kadyrov possède aujourd’hui, en pratique, son ministère de l’intérieur, son armée, sa politique et son idéologie. » Parallèlement, souligne le chercheur, le dirigeant tchétchène « utilise actuellement divers moyens pour se rappeler au bon souvenir du pouvoir fédéral, afin que ce dernier n’oublie pas la république lors du partage des subventions budgétaires. » « Et personne, au fond, n’ose faire remarquer à l’influent Kadyrov que sa position ne coïncide pas avec celle officielle du gouvernement russe, même sur fond de visite de Vladimir Poutine chez l’allié chinois », conclut Denis Sokolov.