Moscou : les héros de la révolution municipale

Quatre députés d’opposition nouvellement élus dans les conseils de quartier de Moscou s’expriment sur leur campagne et leurs projets


287 Moscovites radicalement opposés à la politique du maire Sergueï Sobianine viennent d’être élus dans plus de 60 conseils municipaux de quartiers, dimanche 10 septembre. Réunis pour la grande majorité (267) dans le mouvement des Démocrates unis, fondé par l’ancien député indépendant Dmitri Goudkov, ils constituent désormais la deuxième force politique de la capitale, après Russie Unie, le parti au pouvoir. Le Courrier de Russie a rencontré certains des acteurs de cette petite révolution municipale et leur a demandé ce qu’ils comptaient faire désormais.

14,8% des électeurs moscovites se sont déplacés le 10 septembre dernier afin de voter aux élections municipales. Crédits : Dmitri Azarov - Kommersant
14,8% des électeurs moscovites se sont déplacés le 10 septembre dernier afin de voter aux élections municipales. Crédits : Dmitri Azarov/Kommersant

« Nous allons initier des changements par le bas »

Maxime Gongalsky, 31 ans, professeur de physique à l’université Lomonossov Député municipal du quartier Ramenki, à l’ouest de Moscou. Crédits : Facebook - Maxime Gongalsky

Maxime Gongalsky, 31 ans, professeur de physique à l’université Lomonossov
Député municipal du quartier Ramenki, à l’ouest de Moscou

J’ai décidé de participer à ces élections parce que la vie de mon quartier m’importe, réellement. Je vis et travaille à Ramenki, et voilà déjà cinq ans que je me bats, avec d’autres citoyens préoccupés, pour la défense de nos espaces verts. Avec cette mobilisation, nous sommes parvenus, en 2011, à empêcher des promoteurs immobiliers de détruire le parc de notre quartier pour y construire des immeubles. En ce moment, nous nous battons pour sauvegarder les alentours de la rivière Ramenka, autre objet de convoitise des promoteurs immobiliers. La victoire n’est pas assurée, mais nous ne baissons pas les bras.

Pour gagner ces élections, nous avons formé une équipe de candidats, puis frappé à la porte de plus de 5 000 appartements – nous avons rencontré plus de 1 000 électeurs. Dans le quartier, les gens se sentent largement concernés par les problèmes écologiques, et nous n’avons pas eu beaucoup de mal à les convaincre de nous soutenir. Sur les quatre membres de notre équipe, nous sommes deux à avoir gagné : ma consœur Natalia Kaplina et moi. En tout, à Ramenki, les députés d’opposition occupent désormais huit sièges sur douze.

Avant tout, nous rejetons la façon unilatérale dont la mairie prend toutes les décisions de développement de la ville. Les habitants ne sont jamais réellement consultés. La loi exige l’organisation de consultations publiques sur un certain nombre de questions, mais en pratique, tout est fait pour saboter ces réunions. Les habitants ne sont jamais prévenus quand elles ont lieu, la mairie y invite exclusivement des fonctionnaires qui approuvent sans réfléchir toutes ses propositions… Il s’agit d’un simulacre de procédure démocratique. Nous, nous voulons rendre ces procédures réellement démocratiques, rendre aux Moscovites le droit de décider par eux-mêmes de l’avenir qu’ils veulent pour leur ville.

En tant que député, je poursuivrai mon combat pour la défense des espaces verts de notre quartier. En Russie, les promoteurs immobiliers voudraient construire des tours d’immeubles sur chaque mètre carré de libre, en détruisant tout ce qui les gêne… Je compte bien m’y opposer. J’envisage également de créer un réseau de sentiers piétons, afin de pouvoir se déplacer confortablement dans tout le quartier, sans risquer de se faire éclabousser par les voitures qui passent à toute vitesse.

Je partage tout à fait l’opinion selon laquelle Moscou vient de connaître une véritable révolution municipale. Nous assistons à un événement historique. Des milliers de Moscovites ont participé à ces élections, et des centaines les ont remportées. Nous allons voir beaucoup de nouveaux visages, de députés réellement indépendants. Nous allons initier des changements par le bas, et si nous parvenons à prouver aux Moscovites que nous ne sommes pas inutiles, que nous pouvons avoir une influence réelle sur la situation dans chaque quartier, ce sera le début d’une grande démocratisation de la ville, qui s’étendra ensuite, probablement, à tout le pays.

« Les députés de Russie Unie vont tout faire afin de discréditer notre travail »

Alissa Obraztsova, 29 ans, avocate Députée municipale du quartier Akademitcheski, au sud-ouest de Moscou. Crédits : Facebook - Alissa Obraztsova

Alissa Obraztsova, 29 ans, avocate
Députée municipale du quartier Akademitcheski, au sud-ouest de Moscou

Je suis l’avocate de Dmitri Goudkov et c’est lui qui m’a proposé de participer à ces élections. Je me suis lancée dans ce projet et voilà ! – je viens d’être élue.

Quand je suis entrée en campagne, la mairie venait de lancer son programme de destruction des immeubles à quatre étages et de relogement de leurs habitants, qui a suscité tant de débats. Les gens sont enfin allés voir leurs voisins pour savoir ce qu’ils pensaient de la politique. J’ai participé moi aussi à ces rencontres citoyennes, puis je suis allée voir un des immeubles, en cours de construction dans notre quartier, où la mairie promet de reloger les habitants des « quatre-étages ».

J’ai vu que la qualité des travaux n’était pas au rendez-vous et j’en ai parlé largement autour de moi, ce qui m’a permis de me faire connaître auprès des électeurs. En ma qualité de juriste, j’ai discuté avec les gens de ce programme dit de « rénovation » qui les inquiète fortement, je leur ai expliqué leurs droits. Même si le programme a été accepté, je tiens à dire que je le trouve toujours anticonstitutionnel : même 99 % des habitants d’un immeuble qui sont pour sa destruction et prêts à aller vivre ailleurs ne devraient pas pouvoir décider à la place des 1 % qui sont contre ! [Selon la loi, la question de la destruction est soumise au vote par immeuble, et deux tiers des voix suffisent pour qu’elle soit acceptée, ndlr].

16 immeubles de notre quartier vont être détruits. Mais leurs habitants ne sont pas tous d’accord, et je vais les aider à défendre leurs droits. Bien sûr, je ne vais pas empêcher la réalisation d’un programme voté au plus haut niveau, mais je pourrai au moins faire en sorte que les gens aient le choix entre plusieurs appartements pour leur relogement.

Un autre de mes projets consiste à faire aménager l’espace autour d’un étang de notre quartier, occupé aujourd’hui, principalement, par des ivrognes. Les habitants qui veulent se promener dans un espace naturel doivent aller au parc Gorki. Je veux faire construire un petit Gorki miniature autour de notre étang, afin que les gens passent des moments agréables en restant dans leur quartier ! Je compte aussi aider la population à faire aménager des aires de jeux, ainsi que des rampes, dans les immeubles, pour les poussettes et fauteuils roulants.

Je suis totalement opposée au projet de la mairie sur les places de parking payantes un peu partout dans la ville. Au départ, ils avaient promis de se limiter au centre ! Mes électeurs ont beaucoup de questions à poser là-dessus, notamment sur le prix exorbitant des places, mais aussi sur l’emploi des fonds récoltés. Où va cet argent ? Personne ne nous rend de comptes ! On ne demande pas aux gens s’ils veulent ou non que le parking devienne payant dans leur quartier, la décision est unilatérale.

Les autorités ont manifestement déclaré la guerre aux automobilistes, en oubliant que Moscou reste une ville immense, aux températures bien au-dessous de zéro six mois dans l’année. Se déplacer en hiver en transport en commun n’est pas ce qu’il y a de plus confortable, la voiture est souvent indispensable pour la vie à Moscou. Mais la mairie se contente de rendre payantes de plus en plus de rues, sans construire de parkings souterrains ni prévoir de places réservées dans les immeubles en construction.

Je suis évidemment très heureuse d’avoir été élue, mais je suis aussi parfaitement consciente que la vraie lutte ne fait que commencer. Je pense aussi que les députés de Russie Unie, tout comme la mairie, vont tout faire afin de discréditer notre travail de députés indépendants. À nous de ne pas nous laisser marcher sur les pieds.

« Il s’agit d’obliger les représentants à tenir compte de l’avis de ceux qui les ont élus !»

Youri Volnov, 43 ans, spécialiste IT Député municipal du quartier Preobrajenskoïe, à l’est de Moscou. Crédits : Facebook - Youri Volnov

Youri Volnov, 43 ans, spécialiste IT
Député municipal du quartier Preobrajenskoïe, à l’est de Moscou

Je songeais depuis un moment à entrer dans la vie politique, puis je suis tombé sur le projet de Dmitri Goudkov, qui incite tous les citoyens actifs à participer aux élections. Et j’ai décidé de tenter ma chance.

En faisant du porte à porte avec Ilya Ber, qui vient d’être élu lui aussi, nous avons constaté qu’un très grand nombre de nos voisins sont foncièrement mécontents des autorités municipales. Les gens ne voient même pas en quoi consiste le travail de la mairie, pendant que le quartier connaît une masse de problèmes. Nous manquons d’aires de jeu modernes et de bancs confortables. Et nous manquons cruellement de lampadaires ! Il y a des rues où l’on n’en trouve pas un seul, c’est très désagréable de s’y promener le soir…

Ce sont ces problèmes que je compte faire résoudre en tant que député municipal. J’ai été étonné d’apprendre que la mairie accorde à chaque quartier 20 millions de roubles par an pour les travaux d’entretien… Personne ne sait où va cet argent, les habitants ne sont jamais consultés ! Je compte changer les choses. Certes, à côté des quatre nouveaux députés indépendants, notre conseil municipal compte toujours six députés de Russie Unie, qui vont très probablement approuver en bloc toutes les décisions de la mairie. Mais au moins, nous pourrons nous y opposer. Et surtout, plus efficace encore, nous informerons les habitants en continu sur le travail du Conseil. Les gens ont le droit de savoir ce qui se passe lors de nos sessions, quels projets sont discutés et quels députés les soutiennent ou s’y opposent. Et si les habitants n’approuvent pas tel ou tel projet, ils viendront naturellement faire pression sur le Conseil. Il s’agit d’obliger les représentants à tenir compte de l’avis de ceux qui les ont élus !

Je suis un député d’opposition, et je suis très critique à l’égard du travail de la mairie. Les autorités dépensent un argent fou pour faire éclairer des arbres ou lancer des projets urbains gigantesques, à l’utilité douteuse pour les habitants, tandis que de nombreux problèmes vitaux ne sont pas résolus. La situation des dispensaires et des hôpitaux, notamment, est alarmante, les salaires des médecins qui travaillent dans les dispensaires de quartier sont très bas, leurs conditions de travail déplorables. Il y a aussi de nombreux Moscovites pauvres qui ont besoin de soutien. Au lieu de jeter l’argent par les fenêtres, il faudrait le donner aux infirmiers et aux nécessiteux ! Plus généralement, la mairie devrait s’intéresser aux véritables besoins des habitants au lieu de nous faire financer son interminable campagne de com’. On en a assez !

« Je voulais explorer le système de l’intérieur, comprendre s’il est possible de le changer »

Ilya Azar, 33 ans, journaliste à Novaïa Gazeta Député municipal du quartier Khamovniki, au centre de Moscou. Crédits : Facebook - Ilya Azar

Ilya Azar, 33 ans, journaliste à Novaïa Gazeta
Député municipal du quartier Khamovniki, au centre de Moscou

Dans mon activité de journaliste, je fréquente régulièrement des députés municipaux, qui sont pour la plupart membres de Russie Unie. Et j’ai constaté à plusieurs reprises leur désintérêt pour la population, pour ceux qu’ils sont censés représenter. Ils se fichent des intérêts des citoyens, se contentant d’approuver sans réfléchir toutes les initiatives de la mairie. C’est déplorable ! J’ai donc décidé de tenter ma chance lors de ces élections municipales. Je voulais explorer le système de l’intérieur, comprendre s’il est possible de le changer. Parallèlement, j’ai entendu parler du projet de Dmitri Goudkov, et décidé de le rejoindre.

Les Démocrates unis m’ont beaucoup aidé. Goudkov et son bras droit, l’ex-député municipal Maxim Kats, ont élaboré une plateforme, sur Internet, expliquant de façon très claire et détaillée comment recueillir les signatures nécessaires et se faire enregistrer auprès de la Commission électorale. Vous savez combien cette procédure est complexe et combien il est facile de se tromper, mais les modes d’emplois élaborés par Kats et Goudkov ont permis à des centaines de candidats de franchir toutes les étapes bureaucratiques et, finalement, de se présenter.

Avec d’autres candidats indépendants de mon quartier, j’ai créé une équipe, et ensemble, nous avons fait le tour des immeubles. Nous avons sonné à toutes les portes, mais seule une sur dix s’est ouverte… Nous avons discuté avec plus de 600 personnes, à qui nous avons expliqué notre démarche et notre volonté de défendre leurs intérêts réels auprès du conseil municipal. Et les gens nous ont fait confiance ! Toute notre équipe a été élue. Dans notre conseil, tous les sièges sont revenus à des indépendants, aucun membre de Russie Unie n’est passé ! Ce qui est normal, à mon sens, vu qu’aucun d’entre eux n’a daigné faire le tour des immeubles.

Très franchement, je ne m’attendais pas à ce résultat. Maintenant, nous devons nous réunir pour établir un plan d’action. Le vrai boulot commence ! J’ai un projet de journal consacré au quartier, un média vivant qui aborderait les vrais problèmes des citoyens plutôt que de faire l’éloge de Sobianine, comme tous les journaux municipaux existants. Je compte aussi me battre, avec d’autres députés, contre les promoteurs immobiliers qui construisent un peu partout sans demander l’avis des habitants. Le centre est riche de bâtiments anciens et de monuments d’architecture, qu’il faudra très certainement défendre contre tous ces promoteurs aux dents longues.
Il est peut-être un peu tôt pour parler de révolution municipale à Moscou, mais concernant notre quartier, il est certain qu’elle a eu lieu !