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Moscou : une Marche anti-corruption du ras-le-bol

Dimanche 26 mars, des manifestations anti-corruption ont été organisées dans toute la Russie par les partisans de l’opposant et candidat à la présidentielle Alexeï Navalny. Les manifestants ont exigé que le pouvoir réponde aux accusations portées contre le Premier ministre Dmitri Medvedev sur son patrimoine immobilier caché. Reportage de Kommersant.

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Sur la place Pouchkine, lors de la manifestation anti-corruption de Navalny à Moscou. Crédits : Dmitry Serebryakov/TASS

« C’est plus vieux que nous… »

À Moscou, la marche a commencé dans le calme : à midi, les partisans d’Alexeï Navalny ont commencé de sortir des stations de métro Biélorousskaïa, Mayakovskaïa et Tverskaïa, sans drapeaux ni pancartes. Une demi-heure plus tard, la rue Tverskaïa était déjà remplie d’une foule compacte, qui faisait des aller-retour entre la gare de Biélorussie et la place du Manège.

Pour mémoire, la mairie de Moscou avait refusé d’autoriser cette manifestation dans le centre-ville, proposant aux organisateurs les quartiers excentrés de Marino ou de Sokolniki. Face à ce refus, Alexeï Navalny avait appelé ses partisans à « venir se balader sur la Tverskaïa ».

Le porte-parole du président Poutine, Dmitri Peskov, avait qualifié de « provocation » cet appel de Navalny au rassemblement. Évoquant la Constitution, le leader d’opposition avait répondu en affirmant que l’action était légale, et promis d’aider tous ceux qui seraient arrêtés en portant plainte auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme.

Et les arrestations n’ont pas tardé. À 13 heures environ, la police a appréhendé les premiers manifestants sur la place de Biélorussie, et Alexeï Navalny lui-même a été arrêté à 14h15 à l’angle des rues Tverskaïa et Mamonovovski pereulok.

L’absence du leader n’a pas empêché la poursuite de l’action : la protestation s’est rapidement concentrée autour de la statue de Pouchkine. Au pied du monument, des manifestants sont intervenus pour parler du gouvernement russe, de la corruption et des agissements de la police, qui, dans le même temps, encerclait lentement la place. « Nous sommes des pacifistes, nous n’avons pas d’arme, la Constitution nous autorise à nous rassembler ici, a déclaré à la foule un homme âgé, portant des lunettes. Rappelez-vous les manifestations de 2011 : à l’époque, personne n’a brisé de vitrine ni brûlé de voiture. Pourquoi le pouvoir pense-t-il devoir nous arrêter ? »

Les plus attentifs à ce discours étaient des gens qui, vu leur âge, ne pouvaient pas avoir participé aux protestations de 2011. En effet, à la surprise générale, plus de la moitié des présents étaient des lycéens et des étudiants de première année. Vassia et Gleb, 15 ans, étaient venus à deux après avoir visionné sur les réseaux sociaux les enquêtes documentaires d’Alexeï Navalny. « Dans notre classe, nous sommes les seuls à nous intéresser à ce qui se passe dans notre pays, les autres s’en fichent », ont déploré les deux garçons, cités par Kommersant.

Les adolescents semblaient vouloir rester proches les uns des autres : la place était remplie de petits groupes de jeunes, tantôt s’éloignant en courant, tantôt « taxant une clope » aux adultes et se remettant à discuter entre eux des événements de l’après-midi. « Non mais, tu sais depuis combien de temps Russie Unie est au pouvoir ? 18 ans ! », s’emportait notamment un lycéen, en pantalon de sport moulant. « C’est plus vieux que nous… », approuvait son amie.

« Liberté pour la Russie ! »

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Jeune manifestant interpellé par la police russe lors de la manifestation non autorisée contre la corruption à Moscou, dimanche 26 mars. Crédits : Anton Novoderezhkin/TASS

Parallèlement, la police appelait les manifestants à évacuer les lieux et poursuivre leur action à Sokolniki, dans un lieu autorisé par la mairie. « Mes amis !, entendait-on depuis le haut-parleur d’un minibus de police bleu ciel et blanc, garé sur la place Pouchkine. Nous rappelons à ceux d’entre vous qui sont venus ici, en ce dimanche de printemps, pour exprimer leur position civique, qu’ils peuvent le faire dans un endroit autorisé, au parc Sokolniki. Vous pouvez rejoindre la station Sokolniki en une demi-heure en métro ! » La proposition a été accueillie par des rires moqueurs et des applaudissements.

Les opposants avaient accroché au socle de la statue plusieurs affiches accusant le Premier ministre russe. Après avoir arrêté deux manifestants avec délicatesse, des agents des forces anti-émeute OMON ont déchiré toutes les affiches, à l’exception de celle qui était la plus haut placée. Les cris de la foule, qui scandait « Honte à vous ! », ont fait fuir les pigeons posés sur la tête d’Alexandre Pouchkine.

Balayant ces reproches d’un geste de la main, les policiers se sont écartés, et les manifestants se sont rapprochés du socle de la statue. Des jeunes, déployant un drapeau russe, se sont remis à crier : « Liberté pour la Russie ! » Les agents OMON sont alors revenus sur leurs pas – et les paniers à salade ont commencé de se remplir de manifestants en colère. De nouveaux activistes les ont remplacés au pied de la statue.

Au début, les adolescents présents semblaient considérer ce qui se passait comme un jeu. « Allez, vas-y, joue à chat, ont crié des lycéens, en voyant un manifestant qui tentait d’échapper à la police. S’il te touche, tu vas prendre 15 jours ! » « Ils vont ramener les canons à eau, et nous, on sera tous dans la m**** », s’est exclamé un collégien en faisant des yeux ronds, s’efforçant d’effrayer ses camarades. « Eh ben, au moins, ils en profiteront pour laver Pouchkine : il est tout vert, le pauvre, on dirait Navalny ! », ont répondu ces derniers, en riant.

« Ne descendez pas ! »

Deux jeunes gens, grimpés dès le début en haut d’un lampadaire proche de la statue de Pouchkine, sont devenus les héros du jour. Les policiers ne leur prêtaient pas attention, jusqu’à ce que l’un d’eux renverse une bouteille d’eau sur la tête d’un agent qui se tenait à proximité. Les OMON, laissant partir une jeune femme qu’ils étaient en train d’appréhender, ont alors encerclé le lampadaire.

— Oups, c’est chaud !, a entamé l’un des adolescents, riant nerveusement. On n’a pas d’argent, mais on va tenir bon !
La foule a éclaté de rire.
— Allez, descendez. Ou vous serez arrêtés, a exigé l’un des policiers.
— Mais nous serons arrêtés de toute façon, a répondu le jeune homme, en toute logique. On est aussi bien à rester assis là.

Souriant joyeusement, les adolescents ont commencé de faire des selfies sur fond des agents OMON qui se tenaient au sol.

— Jeunes gens, obéissez rapidement aux ordres de la police !, a crié un des agents, perdant sa contenance, derrière la visière rabattue de son casque. Les adolescents ont discuté entre eux quelques secondes, puis ont fait une proposition :
— Alors : nous, on descend, et vous, vous ne vous arrêtez pas. Ça va ?

— Nous ne marchandons pas, les gars, a lancé le policier sévèrement. Nous vous prévenons.

« Nous non plus, on ne marchande pas », a crié une voix dans la foule. Et tous les présents se sont mis a scander : « Ne descendez pas ! » L’un des policiers a alors grimpé sur le lampadaire et expliqué quelque chose aux deux garçons pendant trente secondes, avant de sauter à terre. Les manifestants, comprenant ce geste comme un échec de la police, se sont remis à crier : « Honte à vous ! », avant d’être repoussés par les agents dans le passage souterrain. Les adolescents, voyant les agents occupés à autre chose, sont alors descendus discrètement de leur perchoir, mais ils ont été rapidement rattrapés.

À 15h30, à l’aide de leurs mégaphones, les policiers ont commencé de prévenir les manifestants qu’ils allaient employer contre eux « la force physique et tous les moyens nécessaires ». Puis, ils sont rapidement passés à l’acte. Devant la salle de cinéma et de concert Pouchkinski, les OMON se sont montrés particulièrement brutaux, frappant des manifestants de tous âges avec leurs matraques, plaquant les visages sur le sol boueux et traînant les gens vers les paniers à salade à travers les buissons dénudés. Au milieu de ce chaos, quatre personnes âgées se tenaient debout, des Bibles à la main, priant à haute voix pour la reconstruction du monastère de la Passion, rasé après la révolution bolchevique.

Soudain, la foule a brusquement tenté de fuir la police ; certains manifestants, tombés à terre, ont été appréhendés par les agents, puis traînés vers les fourgons de police. Au même moment à peu près, une vidéo est apparue sur les réseaux sociaux, montrant un agent de l’OMON allongé au sol, inconscient. Andreï Sochnikov, journaliste de la BBC ayant tourné et publié la scène, a précisé que l’agent avait été frappé par un homme « d’un coup de pied au visage » et que ses collègues s’étaient ensuite « mis à frapper absolument tout le monde ».

Vers 16 heures, le dernier millier de manifestants s’est éloigné par le boulevard Strastnoï, en marchant sur la route. La foule a scandé une dernière fois des slogans anti-gouvernementaux et encore ce même « Honte à vous ! » Une mince rangée d’OMON leur faisait face, attendant des renforts pour passer à l’assaut. Entre les manifestants et les forces de l’ordre, des adolescents passaient en courant, demandant aux gens de les prendre en photo devant ces « cosmonautes ». « C’est le truc le plus [impressionnant] que j’aie vu de ma vie », s’est écrié un collégien, avant de disparaître dans le passage souterrain.

Conséquences

Selon la police, entre 7 000 et 8 000 personnes ont participé à cette manifestation du 26 mars à Moscou, et 500 personnes ont été interpellées. Les organisateurs de la marche avancent le chiffre de 15 000 manifestants, tandis que le groupe d’observateurs indépendants OVD-info a rapporté dimanche soir que, selon ses estimations, les arrestations s’élevaient à 1030.

Lundi 27 mars, Alexeï Navalny a été reconnu coupable d’organisation de rassemblement illégal et condamné à une amende de 20 000 roubles (environ 325 euros) et 15 jours de prison. Les employés de son organisation, la Fondation de la lutte contre la corruption, avaient été arrêtés dès dimanche soir dans leurs bureaux, d’où ils retransmettaient sur Internet les enregistrements des manifestations dans les régions. Ils sont accusés de désobéissance aux forces de l’ordre.

Le Comité d’enquête a également ouvert une enquête pénale contre l’homme qui a frappé un policier pendant la manifestation. L’agent, âgé de 33 ans, souffre d’un traumatisme crânien et se trouve encore à l’hôpital.

La réaction du Kremlin

Le Kremlin « respecte le droit des Russes à exprimer leur position citoyenne », a déclaré lundi Dmitri Peskov, ajoutant que cette reconnaissance ne s’appliquait pas, toutefois, « à ceux qui sèment consciemment la confusion dans l’esprit des gens et qui provoquent des actions illégales ». « Ce que nous avons vu hier à Moscou, c’est de la provocation et du mensonge. Ceux qui ont affirmé hier que leur action était légale ont menti », a martelé le porte-parole du président Poutine.

Dmitri Peskov a en outre affirmé que les mineurs ayant participé à la marche l’avaient fait en échange de « récompenses », et il a exprimé le regret que « les citoyens actifs aient refusé d’aller manifester dans les espaces autorisés. Probablement, par méconnaissance. » Le porte-parole de la présidence a enfin promis que les revendications citoyennes exprimées dans le cadre de manifestations autorisées « seraient prises en compte ».

Traduit par Julia Breen

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  1. Ils ont des assistants parlementaire lycéens, étudiants, ou conjoint payes des fortunes en Russie? Ou ils bombardent des pays qui ont finances les campagnes électorales pour ne pas rembourser? Ou ils ont des retrocimissions sur des ventes de vedettes? Ou des crédits au 1/3 monde qui reviennent en valise, avec abandon de créance ultérieure ? En France on fait comme ça et personne ne manifeste. Les USA ne veulent pas payer le manifestant français contre la corruption. Probable que notre gouvernement étant déjà a leur botte n’a pas besoin d’être déstabilisé. La Russie met plus de politicien en prison que la France .C’est une preuve de lutte contre la corruption

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