Le ministre de l’économie russe Alexeï Oulioukaïev arrêté pour corruption

Alexeï Oulioukaïev, 60 ans, a été nommé à la tête du ministère du développement économique en juin 2013


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Le ministre russe du développement économique, Alexeï Oulioukaïev, a été arrêté dans la nuit du 14 au 15 novembre. Il est accusé d’avoir réclamé un important pot-de-vin dans le cadre d’un marché pétrolier. En Russie, c’est la surprise générale. Décryptage.

Alexeï Oulioukaïev
Alexeï Oulioukaïev, ministre de l’économie russe. Crédits : kremlin.ru.

Les faits

L’annonce est tombée à 2h30 du matin. Au cours d’une opération menée par le Service fédéral de sécurité (FSB), Alexeï Oulioukaïev est pris en « flagrant délit » alors qu’il accepte un pot-de-vin de deux millions de dollars.

Selon le Comité d’enquête, qui chapeautait l’affaire, le ministre a réclamé cet argent « par voie de chantage » et « de menaces » à la direction de la compagnie pétrolière russe Rosneft, en échange du feu vert de son ministère au rachat par cette dernière de 50 % des actions de sa concurrente, Bashneft, fin octobre. Il aurait notamment menacé d’utiliser « sa position afin de mettre des obstacles à la compagnie dans le cas contraire », indique le communiqué officiel.

Les enquêteurs soulignent que l’opération a été lancée suite à des plaintes déposées par les représentants de Rosneft. Le Comité d’enquête précise toutefois que le rachat des parts de Bashneft n’est pas lié à l’enquête, et donc pas remis en cause.

Alexeï Oulioukaïev, mis en examen pour « avoir reçu d’importants pots-de-vin de la part d’un représentant du gouvernement » (alinéa 6, article 290 du Code pénal de la Fédération), risque soit une amende de 80 à 100 fois la somme du pot-de-vin perçu, assortie d’une interdiction d’occuper ce type de fonctions pour une durée de 15 ans, soit une peine de prison de huit à 15 ans, assortie ou non d’une amende de 70 fois la somme du pot-de-vin.

Mardi 15 novembre, un tribunal de Moscou l’a assigné à domicile pour une période de deux mois, jusqu’au 15 janvier 2017.

RAPPEL. Rosneft a acquis le paquet d’actions gouvernementales (50,08 %) de Bashneft en octobre 2016, pour un montant de 329,7 milliards de roubles. Le gouvernement prévoyait initialement de vendre ces actions en bourse sans faire intervenir les corporations publiques, mais il a finalement été décidé de les céder à Rosneft, dont le paquet d’actions majoritaires appartient aussi à l’État russe.

À noter : Alexeï Oulioukaïev s’était dans un premier temps opposé à une participation de Rosneft dans la privatisation de Bashneft, avant de changer d’avis suite à l’intervention de Vladimir Poutine.

Qui a donné l’argent ?

Si le Comité d’enquête ne le précise pas, Interfax, citant une source proche du dossier, indique que l’argent a été « remis à Oulioukaïev lors d’une mise en scène organisée par les forces de l’ordre ». Le ministre aurait essayé, « en vain », d’appeler son « protecteur » lors de son interpellation.

D’après RBC, qui cite des sources au sein de la police, les conversations téléphoniques d’Oulioukaïev avaient été placées sous écoute depuis l’été, sur décision du tribunal.

RIA Novosti, citant un informateur anonyme au sein des forces de l’ordre, affirme pour sa part qu’Alexeï Oulioukaïev était dans le collimateur du FSB depuis plus d’un an : « Je ne sais pas si leurs suspicions initiales portaient sur ce pour quoi il est actuellement accusé, mais en tout cas, il était dans leur ligne de mire depuis plus d’un an, c’est certain », rapporte l’agence de presse.

« Absurde »

Vladimir Poutine et Alexeï Oulioukaïev
Vladimir Poutine et Alexeï Oulioukaïev le 7 juillet 2014. Crédits : kremlin.ru.

Mardi matin, le président russe Vladimir Poutine n’avait pas encore réagi publiquement à l’interpellation de son ministre du développement économique même si, à en croire son porte-parole, Dmitri Peskov, il était « tenu au courant de l’avancée de l’affaire », a déclaré ce dernier aux journalistes.

Parallèlement, l’annonce a eu l’effet d’un tremblement de terre au sein des cercles dirigeants russes. Evgueni Elin, l’adjoint d’Alexeï Oulioukaïev, en déplacement professionnel, a affirmé à Rambler News Service que « personne ne s’y attendait ». L’homme occupera par ailleurs temporairement le poste de ministre de l’économie à partir du 15 novembre.

Même réaction du côté de la Banque centrale de Russie, dont Alexeï Oulioukaïev avait occupé la vice-présidence pendant près de dix ans jusqu’à sa nomination à son poste actuel. Le président adjoint de l’institution, Sergueï Chvetsov, a déclaré que le ministre du développement économique était, « à [s]es yeux, la dernière personne à pouvoir être accusée de tels agissements ». « Tout ce que dit la presse me paraît absurde. Je ne comprends pas », a-t-il ajouté.

Une pensée partagée enfin par Anatoli Tchoubaïs, à la tête du géant nucléaire russe Rosnano, qui parle de « choc ». « Je le connais depuis 30 ans… Je ne comprends finalement rien à ce monde. Nous avons entendu la version des enquêteurs, il faut écouter la deuxième désormais », a-t-il commenté sur Facebook. Mais aussi par Boris Titov, le délégué russe pour les droits des entrepreneurs, qui a affirmé que le nom d’« Oulioukaïev » n’était en rien lié à celui de « toucheur de pots-de-vin ». « Sa vision était à l’inverse tournée vers le développement de l’économie », a-t-il expliqué à RIA Novosti.

Une « première »

Evgueni Mintchenko, directeur de l’Institut international d’expertise politique, souligne que l’affaire Oulioukaïev constitue un réel précédent dans l’histoire de la Russie nouvelle. « C’est la première arrestation d’un ministre sous Poutine. Jamais auparavant on n’avait arrêté de fonctionnaires aussi haut placés », a-t-il souligné sur les ondes de Kommersant FM, ajoutant que l’histoire devait être bien plus complexe que ces deux millions de dollars de pots-de-vin. « Pourquoi l’information a-t-elle été publiée de nuit, à la va-vite, et non tranquillement le matin ? En fait, on ne peut pas exclure que les personnalités à l’origine de l’opération aient craint une résistance possible », a-t-il précisé.

Plus largement, peu de commentateurs politiques, en Russie, croient à la version officielle de l’affaire. « Extorquer 2 millions de dollars pour autoriser la privatisation de Bashneft [5,3 milliards de dollars], c’est de l’ordre du délire. Deux millions, c’est à peine le niveau d’un adjoint au maire ! », affirme ainsi Ilia Choumanov, directeur adjoint de Transparency International Russie, cité par RBC.

Dmitri Boutrine, rédacteur en chef adjoint du quotidien économique russe Kommersant, parle lui aussi d’« affaire fantaisiste ». « Il serait plus réaliste d’accuser Oulioukaïev d’être un espion japonais plutôt que d’avoir perçu deux millions de dollars ! Le communiqué du Comité d’enquête ne donne que peu d’informations et les enquêteurs n’ont publié aucune vidéo. S’il était sous écoutes depuis l’été, pourquoi ne pas l’avoir arrêté dès les premières accusations ? Difficile d’imaginer le ministre sous les traits d’un Fanfan la Tulipe, parlant de PIB le jour et pillant les grandes corporations russes la nuit ! Et si c’est effectivement vrai, alors il s’agit du plus violent camouflet adressé au gouvernement et à sa politique anti-corruption depuis 2004 ! », écrit-il.

Ainsi, est persuadé le journaliste et commentateur politique russe Andreï Kolesnikov, l’arrestation du ministre de l’économie doit être interprétée comme un « avertissement ». « C’est un message adressé à tous ceux qui n’avaient pas bien compris suite aux récents grands scandales de corruption mais c’est aussi un signal envoyé aux masses qui dit C’est bien nous [les autorités] et non Navalny qui luttons contre la corruption. Et nous sommes prêts à faire courageusement le ménage chez nous », a-t-il soutenu pour Forbes.

Qui est Alexeï Oulioukaïev ?

Alexeï Oulioukaïev
Alexeï Oulioukaïev le 13 janvier 2014. Crédits : government.ru.

Alexeï Oulioukaïev, 60 ans, a été nommé à la tête du ministère du développement économique en juin 2013, en remplacement d’Andreï Bielooussov (aujourd’hui assistant du chef de l’État).

Diplômé en 1979 de la faculté d’économie de l’Université d’État de Moscou (MGU), il possède un doctorat en sciences économiques. À partir de 1982, il s’est consacré à la recherche universitaire dans sa spécialité. De 1988 à 1991, il s’est essayé au journalisme, dirigeant la rédaction de la revue Kommunist et rédigeant des commentaires politiques dans les pages des Moskovskie novosti.

En 1991, Oulioukaïev entre au gouvernement comme assistant économique, au sein de l’équipe des réformateurs d’Egor Gaïdar. De 1993 à 1994, il est assistant de Gaïdar, alors vice-Premier ministre. Au début des années 2000, il est adjoint du ministre des finances Alexeï Koudrine.

De 2004 et jusqu’en 2013, Alexeï Oulioukaïev a occupé la vice-présidence de la Banque centrale de Russie (dirigée par Sergueï Ignatyev).

Il est également connu pour écrire des poèmes.

Déclarations d’Oulioukaïev sur la corruption

Le ministre s’est exprimé à plusieurs reprises sur les méfaits de la corruption pour le bon développement du pays :

« La corruption est évidemment un problème pour la croissance économique, la stabilité sociale et le développement politique du pays. Et il faut donc faire quelque chose. D’abord, il faut instaurer la transparence. Aujourd’hui, tous mes collègues et moi devons rendre publics non seulement nos revenus et nos possessions, mais aussi nos dépenses », a déclaré le haut fonctionnaire à l’été 2015 (citation BBC).

« La corruption est un problème. Et le niveau de corruption [en Russie] est élevé. Mais il ne suffit pas d’en parler. Il faut agir. Et, comme je l’ai dit, la transparence est le meilleur moyen d’améliorer la situation », a noté le ministre.