Arrestation du ministre Oulioukaïev : l’ombre de Setchine

« Vous imaginez Oulioukaïev réclamer un pot-de-vin à Poutine ? Une plaisanterie, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est tout aussi impossible pour Setchine ! »


Pour la presse russe, l’arrestation du ministre du développement économique Alexeï Oulioukaïev, le 15 novembre, marquerait une nouvelle victoire d’Igor Setchine, le très influent président du géant pétrolier Rosneft, qui mènerait une lutte acharnée contre les hauts responsables économiques du gouvernement. Décryptage.

Alexeï Oulioukaïev
Alexeï Oulioukaïev. Crédits : kremlin.ru.

L’histoire commence début 2016. À l’époque, l’État russe doit se rendre à l’évidence : ses caisses se vident. Le budget s’amaigrit à mesure que les prix du pétrole diminuent. Le gouvernement décide, pour le renflouer, de vendre quelques-uns de ses biens, notamment la corporation pétrolière Bashneft, propriété de l’État à 75,1 %. 50 % de ces actions appartiennent au gouvernement fédéral et 25,1 % à la république de Bachkirie, région de la Fédération située sur les berges de la Volga. « Nous allons privatiser Bashneft », lance le ministre du développement économique Alexeï Oulioukaïev début février.

Bashneft est indubitablement une « perle » dans la couronne du Kremlin. L’entreprise exploite 175 gisements pétroliers en Sibérie et ne cesse d’accroître sa production d’or noir. De 2009 à 2014, les volumes d’extraction ont augmenté de 40 %. Bashneft possède aussi trois raffineries en Bachkirie et environ 600 stations services dans tout le pays. Le 1er février 2016, le président Vladimir Poutine confirme l’intention du gouvernement de privatiser Bashneft, insistant sur le fait que la transaction devra être « transparente pour tout le monde ».

Rapidement, les premiers intéressés se manifestent. Ce sont la Compagnie pétrolière indépendante (NNK) et Lukoïl. Rosneft clame son désintérêt. « Comment une société publique pourrait-elle privatiser une autre société publique ? », s’interroge, en février 2016, Mikhaïl Leontiev, attaché de presse de Rosneft. Car Rosneft est en effet une société publique (l’État y détient 69,5 % des actions via la société Rosneftegaz) et n’a donc pas le droit de prendre part aux enchères. La loi russe l’interdit clairement à toute société détenue par l’État à plus de 25 %.

Pourtant, contre toute attente, Rosneft annonce, en juillet 2016, son intention de participer aux enchères de Bashneft. La nouvelle tombe comme un pavé dans la mare. Alexeï Oulioukaïev s’empresse de répondre que « Rosneft n’est pas un bon acheteur pour cet actif », soutenu par le vice-Premier ministre Arkadi Dvorkovitch : « Il a été décidé de ne pas autoriser les sociétés contrôlées par l’État à participer à des campagnes de privatisation », déclare ce dernier à Vedomosti, le 28 juillet. « C’est la position officielle du gouvernement », confirme l’attachée de presse du Premier ministre Dmitri Medvedev, Natalia Timakova, citée par Znak.com.

Deux mois plus tard, le 30 septembre 2016, le vice-Premier ministre Igor Chouvalov annonce néanmoins que Rosneft participera bien aux enchères de Bashneft. Alexeï Oulioukaïev justifie alors la nouvelle décision du gouvernement en soulignant que « selon la loi, si l’achat se fait dans les intérêts du développement du marché financier, l’acheteur peut ne pas satisfaire à l’exigence des 25 % d’actions. « En outre, ajoute l’ex-ministre, formellement, Rosneft n’est pas une société publique : elle l’est seulement via Rosneftegaz, ce qui l’autorise à participer aux enchères. »

Le marché est conclu le 12 octobre : Rosneft acquiert 50 % des actions de Bashneft pour un montant de 329,7 milliards de roubles – qui sont immédiatement injectés dans les caisses publiques. « Nous devions déposer cette somme à la trésorerie, et nous l’avons fait », précise l’attaché de presse de Rosneft.

Un « choc »

Igor Setchine
Igor Setchine, président du géant pétrolier Rosneft. Crédits : kremlin.ru.

Or, coup de théâtre, près d’un mois plus tard, le 15 novembre, le ministre du développement économique Oulioukaïev est mis en examen, accusé d’avoir extorqué à Rosneft un pot-de-vin de 2 millions de dollars en échange de son feu vert à la participation de l’entreprise aux enchères. Selon le Comité d’enquête, le ministre a été arrêté au siège de Rosneft, alors qu’il recevait un attaché-case contenant de l’argent. Alexeï Oulioukaïev est assigné à résidence dès le soir.

Oulioukaïev pouvait-il réellement extorquer un pot-de-vin à l’influent président de Rosneft Igor Setchine ? Nombreux sont ceux qui refusent d’y croire. Oulioukaïev, un homme corrompu ? Impossible !, martèlent, d’une seule voix, le directeur adjoint de la Banque centrale russe, Sergueï Chvetsov, et le président de l’Union nationale des assureurs, Igor Iourguens.

« Vous imaginez Oulioukaïev réclamer un pot-de-vin à Poutine ? Une plaisanterie, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est tout aussi impossible pour Setchine ! », insiste Grigori Iavlinski, leader du parti d’opposition libérale Iabloko.

« Oulioukaïev menaçant le géant Rosneft ?! J’ai dû cesser à un moment de comprendre ce qui se passait sur cette Terre ! », commente pour sa part le président de Rosnano, Anatoli Tchoubaïs. L’homme, qui connaît Alexeï Oulioukaïev depuis 30 ans, se dit « sous le choc ».

Mais même s’il avait effectivement extorqué cet argent – à quoi bon ?, interroge le président de l’Union russe des industriels et des entrepreneurs, Alexandre Chokhine, qui qualifie la version du Comité d’enquête de « peu convaincante ». « Le gouvernement soutient ouvertement la participation de Rosneft aux enchères de Bashneft depuis le mois de septembre. Le Premier ministre, les vice-Premiers ministres et Alexeï Oulioukaïev se sont exprimés en faveur de cette participation. Extorquer de l’argent pour valider une décision approuvée au plus niveau ne pourrait relever que d’un accès de folie passagère ! », a-t-il déclaré à RBC.

« En réalité, il se déroule une lutte souterraine pour les parts de Rosneft. Elle a lieu sous le tapis, mais parfois, les combattants ramènent à la surface les cadavres des perdants. Oulioukaïev est simplement la première victime », affirme le politologue Sergueï Tsypliaev, président de la fondation Respublica, à RBC-TV.

Et si ce combat a un gagnant, c’est sans aucun doute Igor Setchine, est persuadé pour sa part le politologue Abbas Galliamov, cité par Znak.com. « Tous ceux qui protestaient contre l’acquisition de Bashneft par Rosneft ont désormais l’air de méchants corrompus, explique-t-il. Et tous les opposants de Setchine ont pris un sacré coup. Il faut s’attendre à ce qu’ils fassent profil bas. »

Ces « opposants » ont un nom, pour l’ensemble des observateurs : il s’agirait de tous les ministres du « clan libéral ». À en croire RBC, on pourrait trouver, dans la ligne de mire, le vice-Premier ministre Arkadi Dvorkovitch, le ministre de l’énergie Alexandre Novak, le ministre des ressources naturelles Sergueï Donskoï. Et aussi – surtout – le Premier ministre russe Dmitri Medvedev, qui vient d’ailleurs de déclarer que l’arrestation d’Oulioukaïev « dépass[ait] l’entendement ».

« Il est très probable que nous assistions bientôt au remplacement de tous les ministres ayant des vues libérales, a confirmé Mikhaïl Emelianov, directeur adjoint du comité de la Douma sur la législation, à RIA Novosti. Ce remplacement pourrait se passer de façon moins violente pour les autres que dans le cas d’Oulioukaïev, mais il aura lieu : c’est certain. »