Viatcheslav Volodine joue et gagne

On le considère aussi comme le principal moteur du « tournant conservateur » que connaît actuellement la société russe.


favorite 0

Longtemps resté dans l’ombre, l’homme est enfin sorti sur l’avant-scène : Viatcheslav Volodine, qui s’occupait jusque récemment de la politique intérieure au sein de l’administration présidentielle, devient président de la Douma. La chambre basse du parlement vient d’approuver sa candidature, proposée par Vladimir Poutine. On attribue à Volodine l’écrasante victoire de Russie unie aux législatives de septembre 2016. On le considère aussi comme le principal moteur du « tournant conservateur » que connaît actuellement la société russe. À en croire les experts, sous cette nouvelle direction, la Douma pourrait devenir plus puissante, plus indépendante et aussi plus conservatrice. Le think tank moscovite Centre des technologies politiques analyse la place de Viatcheslav Volodine sur l’échiquier des forces politiques en Russie.

Viatcheslav Volodine
Viatcheslav Volodine. Crédits : Mikhail Metsel/TASS

C’est en juin dernier qu’on a commencé de parler d’un possible transfert de Volodine à la Douma, quand le Premier ministre Dmitri Medvedev a proposé de l’inscrire à la liste des candidats du parti au pouvoir pour les législatives, comme dirigeant de groupe régional. À l’époque, les médias, citant des sources proches du pouvoir, ont assuré que pour le responsable de la politique intérieure au Kremlin, la nouvelle avait constitué une véritable surprise : la décision ne lui avait été annoncée que quelques heures avant d’être rendue publique.

Volodine a alors commencé de faire l’objet de multiples critiques dans la presse, venant d’ailleurs de toutes parts : les uns lui prêtant des ambitions présidentielles, les autres affirmant que sa position au sein de l’appareil s’était affaiblie.

Plusieurs groupes peuvent avoir intérêt à « jouer contre » Volodine. Ses concurrents traditionnels dans la lutte d’influence au sein de Russie unie sont les « faucons » : les proches du ministre de la défense Sergueï Choïgou. Le ministre est membre du Haut conseil du parti au pouvoir, un organe qui a quasiment perdu toute son influence au cours des dernières années. Toutefois, Choïgou a conservé certaines ambitions politiques : plusieurs candidats inscrits à la liste du parti pour les législatives étaient issus de son camp, majoritairement originaires de sa république natale de Touva. Par ailleurs, le gouverneur de la région de Moscou, Andreï Vorobiev, est lui aussi un proche de Choïgou : Andreï est le fils de Iouri Vorobiev, ex-adjoint de Choïgou lorsque celui-ci était ministre des situations d’urgence. Et certaines sources affirment que le gouverneur de la région de Moscou entretient des relations extrêmement compliquées avec Viatcheslav Volodine (rappelons-nous que la Commission électorale centrale, avant les législatives, avait exigé le remplacement du président de la Commission électorale régionale pour Moscou, président qui était parfaitement au goût du gouverneur).

Volodine a d’ailleurs de sérieuses divergences avec plusieurs autres gouverneurs régionaux : le premier adjoint de l’administration présidentielle n’a jamais caché, par exemple, son adhésion à un renforcement du système des primaires au sein de Russie unie, qui pourrait devenir aussi le mécanisme de formation d’une nouvelle élite régionale. En outre, le Front populaire russe, contrôlé par Volodine, s’occupait aussi de « surveiller de près » les dirigeants locaux, établissant des rapports sur la réalité des régions, présentés au chef de l’État, qui divergeaient souvent de façon significative avec ceux rédigés par les gouverneurs.

Enfin, le nouveau président de la Douma a toujours des rapports aussi difficiles avec Vladislav Sourkov, son prédécesseur à la direction de la politique intérieure au Kremlin.

Pour autant, il faut faire la part des choses entre le contexte et les décisions réelles. La question principale est de savoir pourquoi Poutine a désigné Volodine à la présidence de la Douma. Quelles sont ses motivations ? Du point de vue du Kremlin, Volodine, en charge de la politique intérieure depuis 2011, s’est acquitté des tâches qui lui avaient été confiées avec succès. Russie unie a remporté la majorité constitutionnelle aux dernières législatives de septembre 2016. Le système électoral mixte, introduit à l’initiative de Volodine, a été favorable au parti au pouvoir. Parallèlement, l’opposition hors système a été intégrée au processus politique, et sa participation a, en pratique, légitimé les résultats du vote. Certes, une partie de cette opposition dénonce aujourd’hui des infractions électorales, mais de nombreux experts témoignent du fait que ce récent scrutin s’est déroulé de façon beaucoup plus honnête que le précédent, il y a cinq ans. Le peuple n’est pas descendu dans la rue, et le thème des fraudes électorales s’est marginalisé dans la conscience du public. Du point de vue des intérêts du Kremlin, on imagine difficilement une issue de campagne électorale plus heureuse.

Dans ces conditions, la nomination de Volodine pourrait ainsi s’expliquer par une volonté du président de renforcer la Douma. Au cours des seize années de l’ère Poutine, le rôle du parlement et de sa chambre basse s’est peu à peu réduit. La Douma a été affublée de tous les surnoms : « pas le lieu pour discuter », « machine à tamponner », « imprimante détraquée »… La réputation des parlementaires a sérieusement pâti des scandales liés à leurs biens immobiliers illégaux à l’étranger et aux diverses affaires de corruption. Aujourd’hui, la Douma est une institution jouissant d’une très faible confiance au sein de la population, et le parlement dans son ensemble, extrêmement dépendant du Kremlin, n’est pas politiquement autonome. Son ex-président, Sergueï Narychkine, est considéré comme un technocrate, pratiquement insignifiant. Volodine, à l’inverse, pourrait significativement revigorer le travail du parlement, et rendre la fonction de député plus notable et plus prestigieuse.