Libération-échange de Nadejda Savtchenko : avantages et inconvénients pour la Russie

L’échange s’est déroulé de manière « confidentielle ». Aucun journaliste n’était convié.


Mercredi 25 mai, la pilote ukrainienne Nadejda Savtchenko, détenue en Russie depuis 2014, a été échangée contre les Russes Alexandre Alexandrov et Evgueni Erofeïev, arrêtés en mai 2015 dans l’Est de l’Ukraine. Maxime Youssine, journaliste politique du quotidien Kommersant, revient sur les conséquences de cette décision pour Moscou et Kiev.

Nadejda Savtchenko à son arrivée à l'aéroport de Kiev, le 25 mai. Crédits : LB.ua
Nadejda Savtchenko à son arrivée à l’aéroport de Kiev, le 25 mai. Crédits : LB.ua

Nadejda Savtchenko a été remise aux autorités ukrainiennes à Rostov-sur-le-Don, au sud de la Russie, où s’était posé plus tôt l’avion présidentiel ukrainien. Dans le même temps, Alexandre Alexandrov et Evgueni Erofeïev embarquaient dans l’avion présidentiel russe à l’aéroport de Kiev Boryspil avant de décoller en direction de Moscou. L’échange s’est déroulé de manière « confidentielle ». Aucun journaliste n’était convié. Nadejda Savtchenko a été accueillie en vraie héroïne nationale à son arrivée.

L’échange de Nadejda Savtchenko contre les deux militaires russes prisonniers en Ukraine a provoqué des réactions contradictoires dans les cercles patriotiques à Moscou. D’un côté, les apôtres de la lutte pour les intérêts nationaux affirmaient encore récemment sur toutes les chaînes de télévision que l’« assassin Savtchenko devait purger sa peine » et que la libérer serait « trahir la Russie ». De l’autre côté, depuis que l’échange a eu lieu, accuser de trahison le président ayant pris cette décision serait extrêmement audacieux, et pour le moins risqué.

Les premiers mots de Nadejda Savtchenko à son arrivée à Kiev

Si l’on met de côté les émotions, cette décision s’avère comporter, pour Moscou, beaucoup plus d’avantages que d’inconvénients.

Premièrement, on voit disparaître l’un des principaux motifs d’irritation pour la société ukrainienne et l’Occident, et l’un des thèmes importants de leurs critiques envers la Russie. L’APCE, le Parlement européen et les autres organisations internationales n’adopteront plus de résolutions « sur l’affaire Savtchenko » condamnant fermement la Fédération de Russie.

Deuxièmement, on voit rentrer au pays des hommes que l’Ukraine qualifiait de « militaires russes », ce que Moscou n’a jamais reconnu. Mais quoi qu’il en soit, du point de vue de la législation russe, Alexandre Alexandrov et Evgueni Erofeïev n’ont commis aucun crime. Et pourtant, on a longtemps eu l’impression que la Russie s’était détournée de ces deux hommes, ces compatriotes subissant une épreuve. Cette impression va s’effacer.

Troisièmement, Nadejda Savtchenko cesse d’être un problème russe, et il est même très possible qu’elle devienne un problème ukrainien. Elle conservera son statut d’héroïne nationale encore quelques semaines, voire quelques mois. Mais ensuite, l’euphorie passera. Et alors, le président Porochenko et les autres leaders ukrainiens se retrouveront face à une tâche plutôt ardue : comment intégrer au système politique national une personnalité aussi populaire mais, dans le même temps, aussi imprévisible et radicale ? On n’a pas la moindre certitude, pour l’heure, quant à savoir s’ils y parviendront.

Arrivée d’Alexandre Alexandrov et Evgueni Erofeïev à Moscou

Quant aux inconvénients, on ne peut aujourd’hui en citer qu’un. L’« affaire Savtchenko » a duré beaucoup trop longtemps, et très sérieusement nui à la réputation de Moscou sur la scène internationale. Peu importe ce que la plupart des gens pensent de la pilote : quand une femme seule s’oppose à tout un État, et d’autant plus à une superpuissance nucléaire, les sympathies vont massivement, naturellement, du côté de la femme. Quel qu’ait pu être le fond des accusations la concernant.

De fait, toute cette affaire, et notamment le procès-spectacle de Nadejda Savtchenko, était une erreur dès le départ. Mais vu qu’on ne peut pas plus revenir en arrière que réparer l’erreur, l’important, aujourd’hui, est au moins d’en minimiser les conséquences. Et c’est ce qui vient d’être fait.

Selon les informations de Kommersant, l’entente finale au sujet de cet échange, discuté depuis les premières heures de son procès, a été trouvée lors d’une discussion téléphonique entre les présidents du groupe de Normandie (Allemagne, France, Russie, Ukraine), mardi 24 mai.

Nadejda Savtchenko, pilote de l’armée ukrainienne, a été faite prisonnière dans la région de Lougansk, dans l’Est de l’Ukraine, en juin 2014. Transférée en Russie, elle a été condamnée par le tribunal de Donetsk (région russe de Rostov) à 22 ans de prison pour « assassinat et tentative d’assassinat » après la mort de deux journalistes russes en juin 2014 dans le Donbass et à 30 000 roubles d’amende pour « franchissement illégal de la frontière russe ». Vladimir Poutine l’a graciée, mercredi 25 mai.

Son histoire à lire ici.

Alexandre Alexandrov et Evgueni Erofeïev, deux citoyens russes, ont été arrêtés en mai 2015 dans le Donbass. Considérés par Kiev comme des agents de la direction générale des renseignements, ils ont été condamnés par un tribunal de la capitale ukrainienne à 14 ans de prison pour « activité terroriste » le 18 avril 2016. Selon les médias ukrainiens, le président Petro Porochenko les a graciés peu de temps avant l’échange.

Leur histoire à lire ici