Le double jeu du Tatarstan

« La position du Tatarstan, équivoque, peut se résumer ainsi : nous ne sommes pas contre la politique de Moscou mais nous ne mettrons pas fin à nos relations avec la Turquie. »


Raïs Souleïmanov, spécialiste de l’islam radical et des conflits interconfessionnels à Kazan, au Tatarstan, est connu notamment pour ses travaux sur le salafisme et le terrorisme islamiste en Russie. Le 30 décembre dernier, il a été interpellé et condamné à sept jours de prison pour « extrémisme » après le partage sur son compte VKontakte d’articles de presse, dont une interview accordée au Courrier de Russie, contenant des photographies des organisations État islamique et Hizb ut-Tahrir, interdites en Russie. Raïs а finalement été libéré dès le lendemain. Le Courrier de Russie s’est entretenu avec l’expert à sa sortie de prison.

Visite du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan au Tatarstan dans le cadre de la visite de travail de la Fédération de Russie, Mars 2011. Crédits : Tatarstan.ru
Le président tatar Roustam Minnikhanov (à gauche) et le président turc Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, lors de la visite de ce dernier au Tatarstan , en mars 2011. Crédits : tatarstan.ru

Le Courrier de Russie : Vous avez été accusé d’extrémisme pour avoir partagé sur votre page VKontakte des articles contenant des photographies d’organisations auxquelles vous êtes farouchement opposé. C’est le monde à l’envers… Qu’est-ce qui se cache derrière cette interpellation ?

Raïs Souleïmanov : Le but était de m’intimider afin que je cesse mes travaux de recherche. J’écris et donne énormément de commentaires sur le wahhabisme et le panturquisme [voir encadré] au Tatarstan, ce qui ne plaît pas au pouvoir local, très orienté vers la Turquie, qu’il voit comme un grand frère. Les autorités ont donc demandé à la police d’enquêter sur moi et, ne pouvant pas me poursuivre directement pour mes recherches, celle-ci a interprété à la lettre la loi fédérale sur la « diffusion publique de symboles d’organisations interdites en Russie » pour m’arrêter. Sauf qu’effectivement, quand des commentaires anti-EI sont considérés comme de la propagande pour l’EI, la situation devient totalement absurde !

LCDR : Comment expliquez-vous votre libération anticipée ?

R.S. : Mon arrestation a été très largement couverte par les médias et sur les réseaux sociaux, au grand dam des autorités tatares, qui pensaient qu’elle serait éclipsée par les fêtes de fin d’année. Les autorités, comprenant qu’elles avaient échoué à atteindre le but escompté, ont alors fait machine arrière en remplaçant ma peine par une amende de 1 500 roubles (environ 18 euros). Pourtant, j’ai désormais un casier judiciaire, et je compte faire appel afin d’être blanchi, même si je n’ai pas beaucoup d’espoir. Les tribunaux du Tatarstan ne prononcent que rarement l’acquittement dans ce type de cas.

LCDR : Concrètement, qu’est-ce qui fâche les autorités tatares, dans votre travail ?

R.S. : D’abord, le pouvoir n’apprécie pas mon opposition au maintien du titre de « président » pour le gouverneur de la république tatare [voir encadré]. À la différence de certains hauts fonctionnaires de la république, j’estime que nous vivons dans un seul pays, où il ne peut y avoir qu’un seul président. Deuxièmement – et c’est, selon moi, leur principal grief à mon encontre –, je critique ouvertement le panturquisme et l’influence turque au Tatarstan. Cette dernière est très présente autant dans l’économie régionale, où un tiers des investissements provient de Turquie, que dans la vie religieuse et politique, au travers d’organisations et instituts d’études. De nombreux représentants des élites tatares ont des positions pro-turques et considèrent très important de maintenir des liens forts avec la Turquie.

LCDR : Comment expliquer cette percée de l’influence turque au Tatarstan ?

R.S. : La Turquie influence de manière très intense et active les musulmans du Tatarstan depuis le début des années 1990. Ankara agit à la fois par le biais de relations de coopération officielle, avec des institutions religieuses et étatiques tatares, mais aussi en envoyant dans la république des émissaires de plusieurs confréries islamiques turques.

Les confréries islamiques, ou jamaat/jamia, sont très importantes en Turquie. La majorité des Turcs appartiennent d’une manière ou d’une autre à une confrérie, dirigée par un penseur, qui exerce une influence religieuse et politique sur ses membres.

Toutes les confréries, même celles opposées au pouvoir turc, sont considérées par Ankara comme des organes d’influence religieuse sur les musulmans tatars. Parmi les plus significatives, le Tatarstan a notamment connu, au tout début des années 1990, l’arrivée du Jamaat-e-Nūrsi (Nurculuk) du prédicateur radical Saïd Nursî. La confrérie a ouvert plusieurs cellules dans la région, où des émissaires turcs prêchaient devant des dizaines de personnes et distribuaient gratuitement de la littérature islamique de leur mouvement. Au terme de plusieurs enquêtes, Nurculuk a finalement été déclarée organisation extrémiste le 20 avril 2008 et interdite en Russie.

Le jamaat Souleïmandjilar est pour sa part parvenu à ouvrir deux internats, pour filles et garçons,  en 1998 et 2001, avant de devoir les fermer en 2014. Les établissements étaient très hermétiques autant pour les parents que pour les organes de contrôle fédéraux. On y confisquait les téléphones portables pour empêcher tout contact avec l’extérieur et les règles étaient si strictes qu’on y obligeait les filles à dormir en hidjab.

L’influence la plus importante a toutefois été exercée par la confrérie du prédicateur turc Fethullah Gülen, qui prône un enseignement laïc : pas d’obligation de porter la barbe ni le hidjab… Les gülenistes ont mis l’accent sur la création d’un réseau d’écoles turques non mixtes en Russie, et surtout au Tatarstan, qui comptait le plus d’établissements de ce type (huit). Ces écoles avaient une excellente réputation auprès des parents, car les enfants y apprenaient quatre langues (russe, tatar, anglais et turc). La propagande ne s’y faisait pas ouvertement. Dès la cinquième, pourtant, les professeurs sélectionnaient cinq ou six élèves, sur une classe de 30, pour participer à des sessions dans des appartements privés, où on leur apprenait les prières et les fondements de Fethullah Gülen tout en leur demandant de garder cela secret.

Ainsi, 70 % des écoliers et professeurs n’étaient pas au courant de ces pratiques. Les gülenistes classaient les élèves en cinq catégories : 1re – enfants de familles simples, éloignées de la religion, 2e – enfants connaissant les traditions musulmanes, 3e – enfants sachant pratiquer, 4e – enfants connaissant les enseignements de Gülen et pouvant intégrer le jamaat, et, 5e – enfants loyaux et membres du mouvement. Les enseignants convaincus voulaient que les meilleurs élèves atteignent le 5e niveau avant la fin de leurs études, pour les pousser ensuite à obtenir de bons postes dans l’administration ou les affaires et y diffuser leur influence. Les gülenistes fonctionnent en effet selon le principe : « On ne laisse pas tomber les siens, on aide les siens, on promeut les siens ».

LCDR : C’est-à-dire que de nombreux représentants des élites tatares actuelles ont grandi sous cette influence ?

R.S. : Les enfants des dirigeants d’aujourd’hui ont souvent étudié dans ces lycées, oui. D’ailleurs, lorsque le service fédéral chargé de l’éducation, Rosobrnadzor, a demandé en 2003 la fermeture de ces établissements gülenistes en Russie notamment car de nombreux instituteurs turcs n’avaient pas de diplôme, les pouvoirs locaux ont protégé ces institutions au Tatarstan et maintenu leur existence. Des professeurs tatars gülenistes ont progressivement remplacé leurs homologues turcs. Parmi les hauts fonctionnaires actuels, je citerai Ildar Moukhametov, qui a dirigé un établissement turc avant de devenir adjoint du ministre tatar de l’éducation en 2014. Autre exemple significatif de l’influence turque : le grand moufti du Tatarstan, Kamil Samigoulline, a pour maître à penser le Turc Mahmut Ustaosmanoğlu, qui vit à Istanbul et appartient au jamaat islamique Ismail aga, connu comme étant une communauté ultra-conservatrice.

LCDR : Fin novembre 2015, suite à l’affaire de son avion militaire abattu par des militaires turcs, Moscou a adopté une série de sanctions économiques contre la Turquie. La situation a-t-elle changé depuis ?

R.S. : Certaines organisations turques ont fermé mais l’influence demeure. La position du Tatarstan, équivoque, peut se résumer ainsi : nous ne sommes pas contre la politique de Moscou mais nous ne mettrons pas fin à nos relations avec la Turquie. Le cas de Samigoulline, que je viens de citer, est intéressant. Sa confrérie, l’Ismail aga, s’est opposée à l’opération militaire russe en Russie contre l’État islamique et rangée du côté de nos ennemis. Samigoulline s’est alors retrouvé dans une position délicate : sa confrérie n’aime ouvertement pas la Russie, mais lui, personnellement, doit se contenir. Cette situation, et plus globalement toute l’influence religieuse turque au Tatarstan, soulève une question : à quel point les adeptes des jamaats turcs du Tatarstan seraient-ils loyaux à l’État russe si les tensions russo-turques prenaient un caractère armé ? Le débat est ouvert.

Le panturquisme est une idéologie nationaliste née au XIXe siècle, qui prône le renforcement des liens entre les peuples turcophones, voire leur union au sein d’un seul État. Les idéologues du panturquisme ont concentré leurs efforts vers les populations turcophones musulmanes.

Une loi fédérale demande aux républiques (régions de la Fédération de Russie), à compter du 1er janvier 2016, de ne plus utiliser le terme de président pour désigner leur gouverneur. La pratique était courante au Bachkortostan, au Tatarstan, au Daghestan, en Oudmourtie, en Tchouvachie, en Iakoutie, en Adyguée, en Ingouchie, en Kabardino-Balkarie, en Karatchaïévo-Tcherkessie et dans la république des Maris. Le Tatarstan a néanmoins décidé de conserver ce titre.

Rais Souleïmanov. Crédits : vk.me
Rais Souleïmanov. Crédits : vk.me

Rais Souleïmanov est spécialiste de l’islam radical et des conflits interconfessionnels de la région de la Volga. Auteur de nombreuses publications sur les courants radicaux de l’islam, il a dirigé le Centre d’études régionales et ethniques de la Volga près de l’Institut russe des recherches stratégiques entre 2011 et 2014, avant de devenir rédacteur en chef de la revue scientifique Musulmanski Mir (« Monde musulman »). Il est aujourd’hui expert à l’Institut de stratégie nationale.