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Roustam Minnikhanov, président tatare : « Il ne faut pas mêler les affaires et la politique ! »

Roustam Minnikhanov, président tatare : « Il ne faut pas mêler les affaires et la politique ! »

Dans une interview à la revue économique Expert, le président de la république du Tatarstan, Roustam Minnikhanov, explique comment la Russie doit tirer profit de la conjoncture actuelle : en se mobilisant afin d’effectuer une percée économique.

Roustam Minnikhanov
Roustam Minnikhanov. Crédits : RIA Novosti

Expert : Revenons, pour commencer, sur l’Universiade [La capitale du Tatarstan a accueilli en 2013 la compétition internationale universitaire, ndlr]. Les habitants de Kazan avec qui j’ai pu en parler estiment que l’événement a eu un effet très positif sur le développement de la ville. Qu’en pensez-vous ?

Roustam Minnikhanov : C’est indéniable : Kazan s’est littéralement métamorphosée grâce à l’Universiade. Mais le plus important, c’est que les habitants eux-mêmes ont changé, notre mentalité a évolué. Nous avons désormais, par exemple, des mouvements de bénévoles – du jamais vu au Tatarstan ! Il ne faut pas oublier que nous avons mis cinq ans à préparer l’accueil de cette compétition. Nous avons ainsi appris à parler anglais, à mettre en valeur notre sens de l’hospitalité, nous avons construit toute l’infrastructure nécessaire, formé les spécialistes qui allaient se charger de la gestion des stades et de l’organisation des événements sportifs… Et aujourd’hui, nous bénéficions de cette expérience et nous utilisons toute l’infrastructure créée à cette occasion. Faire du sport est devenu très à la mode à Kazan ! Pour 2015, nous nous préparons à accueillir le championnat du monde de natation et, cette année, celui d’escrime. Et les bénévoles participeront bien évidemment à l’organisation de toutes ces compétitions.

Expert : Kazan a également accueilli, cette année, les Olympiades des métiers WorldSkills. Les artisans russes y participaient pour la deuxième fois déjà, mais leurs résultats sont assez médiocres… Alors que les Suisses sont impressionnants ! Ils décrochent régulièrement les premières places. Que devrions-nous faire pour être en mesure de les concurrencer ?

R.M. : Encore deux éditions des WorldSkills, et nous nous battrons à armes égales avec tous les participants – j’en suis convaincu. Les Olympiades que nous avons accueillies cette année ont suscité un très vif intérêt auprès de nos industriels, tout autant que des établissements d’enseignement professionnel. Plus généralement, je pense que nous devons ressusciter, dans notre pays, le culte de l’homme au travail, de l’homme possédant un métier. Si nous le cédons à d’autres pays en la matière aujourd’hui, ce n’est pas parce que nous sommes inaptes – simplement, nous manquons encore d’expérience. Mais nous sommes en train de l’accumuler. La compétition a donné une impulsion très forte au développement de notre système de formation professionnelle : nous construisons, en ce moment même, 25 centres éducatifs qui formeront des ouvriers compétents et concurrentiels.

Il faut donner aux gens la possibilité de gagner leur vie eux-mêmes 

Expert : Le Tatarstan réalise plusieurs projets très intéressants, à commencer par la zone économique spéciale d’Alabouga, qui est un franc succès. Vous venez en outre de lancer Innopolis, cette ville satellite de Kazan amenée à devenir une nouvelle « Mecque » des technologies de l’information. Et on peut encore citer l’aérotropolis Smart City Kazan, ville nouvelle autour de l’aéroport de Kazan, qui deviendra également un centre de hautes technologies… D’où vous viennent toutes ces idées ? C’est vous qui les trouvez ?

R.M. : Nous voyageons beaucoup, nous regardons ce qui se passe dans le monde, nous cherchons de nouvelles orientations de développement. Nous avons monté une équipe qui se consacre entièrement à la recherche de nouveaux projets prometteurs. Quand mon ministre du Sport m’a proposé d’organiser l’Universiade, je n’avais aucune idée de ce que c’était, mais finalement, nous l’avons menée à bien. Prenons Innopolis. Je m’y connais un peu en technologies de l’information, je suis allé à Bangalore et à Hyderabad, et j’avais quelques idées sur le sujet – et puis un jour, notre ministre des communications, Nikolaï Nikiforov, m’a proposé de créer Innopolis. J’ai soumis le projet à Dmitriï Medvedev, il l’a soutenu, et nous avons déclenché la machine. D’ailleurs, Nikolaï Nikiforov est aujourd’hui ministre des Communications de toute la Fédération de Russie. Vous parlez aussi de Smart City Kazan : quand nous avons construit la ligne Aeroexpress qui relie l’aéroport à la ville, nous nous sommes dit qu’il fallait utiliser les terrains situés entre les deux, et que c’était un emplacement idéal pour des entreprises de hautes technologies. Il y a encore notre parc industriel Master, à Naberejnie Tchelny. Autrefois, c’était une usine de réparation de moteurs diesel – et aujourd’hui, ce sont 600 000 mètres carrés de parc investis par des entreprises de nouvelles technologies ! Mais nous ne devons pas nous arrêter là : il faut multiplier par cinquante l’échelle de notre production industrielle. L’État n’a jamais assez de ressources, mais il faut créer les conditions pour le développement des entreprises privées – nous devons soutenir leurs initiatives. Il faut donner aux gens la possibilité de gagner leur vie eux-mêmes, plutôt que les rendre dépendants des allocations et autres formes de soutien. Nous devons créer une nouvelle classe moyenne – ça doit devenir la politique prioritaire de notre État.

Ce n’est pas nous qui avons déterré la hache de guerre 

Expert : Notre économie traverse une période difficile. Mais à quelque chose, malheur est bon : sous l’effet de ces sanctions et antisanctions, la société russe s’est lancée dans un débat de fond sur ses capacités de production. Que devrions-nous faire, selon vous, pour produire plus ?  

R.M. : Les sanctions sont une très mauvaise chose, mais sans elles, nous n’aurions pas pris conscience de notre place et de notre rôle dans la communauté économique mondiale. Nous ne sommes pas des gens très organisés, nous, les Russes – il faut l’admettre ; et nous avons toujours besoin de coups de fouet pour nous unir et nous concentrer. Aujourd’hui, l’Occident, par cette politique de sanctions, nous aide à remettre de l’ordre chez nous, dans tous les domaines, notamment le système éducatif, la politique industrielle, les centres de recherches et l’agriculture. Nous sommes malades, mais ce n’est pas un mal incurable – et nous devrons sortir de cette situation parfaitement guéris. Ce n’est pas nous qui avons déterré la hache de guerre. Nous verrons, à l’issue de cette crise, qui en sortira gagnant.

Kazan. La république du Tatarstan. Crédits : RIA Novosti
Kazan. Crédits : RIA Novosti

La Russie a été un marché très juteux pour nos partenaires occidentaux. Et nous comptions sur leur honnêteté, mais nous nous sommes trompés. Il ne faut pas mêler les affaires et la politique ! De nombreuses entreprises occidentales n’approuvent pas le comportement de leurs élites envers notre pays, d’ailleurs. Il ne faut pas non plus oublier que notre pays n’est plus aussi pauvre qu’il l’était il y encore quelques années – nous avons un immense potentiel, de l’intelligence et des ressources humaines. Nous allons nous mobiliser – c’est l’objectif que nous visons en ce moment, au Tatarstan. Je viens de convoquer un conseil économique, nous avons analysé nos flux d’import et d’export et nous avons débattu pour savoir comment occuper les niches qui se libèrent dans le domaine de l’agriculture et de la construction mécanique. Nous allons tenter de retourner cette situation au profit de notre région.

Nous devons devenir autosuffisants 

Expert : Le développement nécessite des ressources financières qui manquent toujours…

R.M. : En effet, le budget n’a jamais suffisamment de ressources pour le développement, je m’en suis rendu compte dès l’époque où je travaillais comme ministre des finances du Tatarstan. Pour disposer d’assez de ressources, notre économie doit croître de 5 % ou 7 % par an. Nous devons nous forcer à travailler, devenir autosuffisants. Nous possédons nos réserves et notre système bancaire. Ce dernier, aujourd’hui, ne doit pas augmenter le taux de refinancement, ce qui tuerait notre économie, mais au contraire, le baisser, et soutenir les projets importants pour l’État. D’autres questions se posent, aussi : par exemple, pourquoi est-ce que nous exportons des matières premières – qui nous manquent, à nous – pour racheter des produits finis à l’étranger ?! Pourquoi importons-nous des produits de pétrochimie au lieu de développer notre propre industrie pétrochimique ? Essayez un peu de vous présenter avec votre produit sur un marché étranger, vous verrez comment vous serez accueilli. Il faut que nous révisions notre attitude quant à notre économie. Aujourd’hui, nous nous reconcentrons – et c’est un processus extrêmement positif.

Expert : Kazan est une des villes qui se développe le mieux en Russie actuellement. Mais la différence avec les autres villes du Tatarstan est de taille. Que faites-vous pour rendre la vie plus attrayante dans ces petites villes ?

R.M. : Kazan a indéniablement beaucoup d’avantages par rapport à d’autres villes, mais Almetievsk, par exemple, notre capitale pétrolière, la dépasse sur un certain nombre de critères. Notre compagnie pétrolière, Tatneft, y investit beaucoup dans le développement. Naberejnie Tchelny, notre capitale de construction automobile, se porte aussi très bien, c’est une ville confortable, très intelligemment organisée. Nos programmes de développement fonctionnent dans toute la république, pour tous ses villes et villages. Partout, nous tenons de garantir à nos habitants la sécurité, nous construisons de bonnes routes, des écoles.

Expert : Beaucoup de spécialistes hautement qualifiés quittent Kazan pour Moscou. Aimeriez-vous suivre un jour leur exemple ?

R.M. : Non, ce n’est pas mon objectif. À l’époque, après mes études supérieures, je ne voulais même pas déménager à Kazan : je suis allé travailler dans la province profonde. Idem pour Moscou. La capitale ne manque pas de spécialistes. Mais moi, je compte continuer à travailler ici, dans ma patrie.

La république du Tatarstan est la preuve que le fédéralisme est possible en Russie – mieux, qu’il existe. Le Tatarstan recense 4 millions d’habitants, dont 60 % d’origine tatare, et 40 % d’origine russe. Ici, on célèbre les fêtes tatares à côté des fêtes nationales et toutes les enseignes sont écrites dans les deux langues – plus l’anglais, depuis l’Universiade. Le Tatarstan est aussi un exemple de développement régional réussi. Kazan, à l’infrastructure routière exemplaire, ne connaît pas d’embouteillages. L’économie de la république repose sur l’extraction pétrolière, la production chimique et la construction de moyens de transport. Le Tatarstan se projette dans l’avenir et construit des parcs industriels, technologiques et innovants. Sa zone économique spéciale d’Alabouga est un réel succès.

Inna Doulkina

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  1. Cela fait un certain temps que je suis attentivement l’évolution du Tatarstan. La république évolue, j’espère que les mentalités aussi et qu’elles ne sont pas empoisonnées par les relents wahhabistes.

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