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Valdaï : « Il est temps pour la Russie de formuler ce qu’elle veut »

Valdaï : « Il est temps pour la Russie de formuler ce qu’elle veut »

En quoi le forum anniversaire du club Valdaï, qui a eu lieu du 16 au 19 septembre, était-il différent ?

Valdaï
Forum Valdaï 2013

« Est-ce que quelque chose vous unit ? »

Le dernier soir du 10ème forum du club Valdaï, avant le discours de clôture de Vladimir Poutine, les participants ont parlé idées. Imprégnés de ces conversations de fond, tous songeaient déjà à passer à table lorsque le vétéran du club, Feng Shaolei, a posé la « question enfantine » qui est devenue sa marque de fabrique (le professeur de Shanghai, présent sur toutes les dix assemblées du club, sait regarder à la racine des choses). « Merci beaucoup pour cette discussion remarquable ainsi que pour tous ces différents points de vue, a poliment déclaré l’invité chinois. Mais dites-nous, s’il vous plaît – est-ce que quelque chose vous unit ? » Alekseï Koudrine, Aleksandr Prokhanov et Serguei Karaganov, qui se trouvaient sur la scène, ont semblé quelque peu déconcertés par la simplicité de la formule. Et ne se sont lancés dans des réponses qu’après un moment de pause. L’ancien ministre des finances, d’ailleurs, ne s’est rien trouvé de commun avec l’écrivain assis à ses côtés. Prokhanov s’est montré plus magnanime, lançant que les orateurs étaient unis par un désir commun de protéger l’unité de l’État…

Si le forum-anniversaire de Valdaï a soulevé un grand intérêt, ce sont – comme souvent – des anecdotes saillantes qui ont attiré toute l’attention. Comment Vladimir Poutine s’est-il adressé aux opposants Ksenia Sobtchak et Vladimir Ryzhkov (Ksioucha et Vytia pour les intimes), les organisateurs avaient-ils ou non invité Navalny, qui se présentera aux présidentielles 2018 (tous les participants officiels ont répondu non, seul le président plaisantant avec son « je ne l’ai pas exclu »), Ilya Ponomarev a-t-il reçu la « bénédiction » suprême pour briguer la mairie de Novossibirsk, etc. Tout cela, évidemment, a donné des couleurs à l’événement. Toutefois, le fond des choses résidait non là, mais précisément dans ce qu’a demandé le Chinois.

Le fil rouge de tous les débats fut bien le thème de la nouvelle identité de la Russie. Et le point de départ de ces discussions était le constat suivant, pratiquement incontesté : en vingt et quelques années depuis la chute de l’URSS, le pays a totalement épuisé les ressources idéologiques avec lesquelles il était entré dans la transformation. Du soviétique, il ne reste pratiquement rien, excepté une rhétorique ternie et une nostalgie de plus en plus abstraite. L’ère post-soviétique a discrédité presque toutes les notions qui provoquaient l’enthousiasme à la frontière des époques, elle a conduit à la désunion et à la déception.

Le principal déficit (dans lequel la Russie s’inscrit plutôt dans une tendance mondiale) concerne l’idée de l’avenir – sinon d’un avenir réel, au moins de celui que l’on souhaite. Car le plus terrible n’est pas que le futur est aussi brumeux qu’imprévisible – c’est qu’on ne sait pas à quoi rêver. Les recettes du passé ne sont plus applicables ; les images venues du dehors, sur lesquelles on avait l’habitude de s’orienter, perdent d’elles-mêmes tout appui et toute certitude d’être la voie juste. Le zigzag syrien – qui a eu lieu littéralement à la veille de Valdaï et n’a cessé d’émerger, pour cette raison, dans toutes les conversations – n’a fait que souligner à quel point les grands acteurs mondiaux sont désemparés. L’approche de la Russie a été adoptée simplement parce que personne ne sait quoi faire, et que l’idée de Moscou permet de reporter la prise de décisions.

Chacun son discours

Dans le discours de Vladimir Poutine, chacun a entendu ce qu’il voulait. Les premiers y ont vu un rejet brutal de l’hégémonie de l’Occident, non plus seulement politique comme avec le discours de Munich en 2007, mais, désormais, moral et éthique. D’autres y ont entendu un fieffé conservatisme. Les troisièmes : un appel à la concorde, au dialogue des libéraux avec la gauche et des représentants des diverses cultures les uns avec les autres, le nationalisme étant désormais le nouveau gros mot, la source de tous les maux. Les quatrièmes ont retenu du discours présidentiel une volonté de prendre et comprendre toute l’histoire du pays sans exception, tout en refusant d’en extraire des modèles de développement prêts à l’emploi. Les cinquièmes y ont entendu un rappel du fait que l’identité russe contemporaine a une source universelle : la grande littérature russe du XIXème siècle, qui rassemblait en elle pathos humaniste et originalité nationale, ouverture au monde et patriotisme, enracinement dans son sol propre et estimation sobre de la réalité environnante.

J’ai moi aussi, dans le discours de Vladimir Poutine, mon « moment favori ». « Malheureusement, dans l’histoire de notre pays, la valeur de l’existence humaine individuelle a souvent été faible. Trop souvent, les gens ne sont restés que le moyen, et non l’objectif et la mission du développement. Nous n’avons non seulement plus le droit, mais plus non plus la possibilité de jeter dans l’âtre du développement des gens par millions. Il faut prendre soin de chacun. Ce sont précisément des gens instruits, créatifs, en bonne santé physique et spirituelle qui seront la force principale de la Russie au cours de ce siècle et des suivants, et non les ressources naturelles ou l’arme nucléaire. »

La dernière phrase, si elle n’est pas une image de l’avenir, est au moins une prise de conscience de ce qui est indispensable à cet avenir. Les relations internationales évoluent. La force militaire continue d’assurer la sécurité et l’intégrité, mais elle n’est plus une garantie de succès. C’est ailleurs que se déploie la principale concurrence : elle se joue pour les gens capables de créer de la nouveauté dans les sphères technologique et idéologique – pour les esprits. En d’autres mots : pour la qualité du potentiel humain. Le siècle de la mobilisation est achevé, l’« âtre du développement » ne brûlera plus, les États ne peuvent plus contraindre les citoyens à les servir, comme c’était le cas au XXème siècle. A ceux capables de réalisation de soi créatrice, les portes sont ouvertes partout – en Occident comme en Orient. Les grands États d’Europe, d’Asie et d’Amérique sont en concurrence pour leur proposer les meilleures conditions de vie et de travail. Et si le pouvoir russe déclare à un moment donné qu’il faut prendre soin des gens (ce dont il n’est pas coutumier, à en juger par son histoire), alors peu importe sous quels mots d’ordre idéologiques il le fait – même s’il s’agit du plus strict conservatisme. Vladimir Poutine a rappelé que l’« épargne des gens » était l’idée avec laquelle Aleksandr Soljenitsyne était rentré en Russie il y a vingt ans. Bien qu’à l’époque, personne n’en ait eu envie ni besoin dans son pays.

On ne peut pas vivre comme ça

Le discours de Vladimir Poutine peut difficilement être considéré, en soi, comme un tournant. Même si l’État russe a décidé, en la personne de ses plus hauts dirigeants, de changer la conception de son développement au bénéfice de l’individu, il faudra du temps pour que l’on y croie. Mais le forum de Valdaï 2013 a véritablement posé un jalon. À une certaine époque, on avait érigé en symbole un film de Stanislas Govoroukhine – militant actuel du Front du peuple – intitulé On ne peut pas vivre comme ça, qui, dans un style noir alors en vogue, décrivait l’impasse. Aujourd’hui, ce même sentiment se consolide à nouveau – on ne peut pas vivre comme ça. Mais à la différence du cinéma sans issue de Govoroukhine de la fin des années 80, la prise de conscience d’aujourd’hui – sur le fait que la ligne actuelle n’offre aucune perspective – engendre le désir de formuler une nouvelle base conceptuelle. Et ce désir pourrait donner naissance à de nouvelles « forces saines », au nom de l’avenir.

Il est peu probable que l’on parvienne à construire exclusivement sur les promesses conservatrices énoncées par le président russe. La jeune génération se caractérise toujours et partout par une tendance à la souplesse et aux changements – d’autant plus aujourd’hui, dans un monde ouvert et accessible à tout individu un peu dynamique. Ainsi la conservation n’est-elle possible que pour un temps. Le conservatisme poutinien est une tentative de fixer une situation relativement stable, et pour l’heure encore assez heureuse (quoique de plus en plus fragile). Comme de nombreux autres représentants de sa génération, Vladimir Poutine a extrêmement peur de nuire par des actions irréfléchies – on ne se souvient que trop de la façon dont se sont terminées les expériences de Mikhaïl Gorbatchev, lancées pourtant avec les meilleures intentions. Mais dans l’océan d’incertitude illimité qu’est le monde contemporain, il n’est possible de conserver que pour très peu de temps.

Il y a cinq ans, aussi en assemblée du club Valdaï, le professeur Feng avait déjà posé une « question enfantine ». Lors d’une discussion au cours de laquelle des esprits éminents de différentes orientations débattaient judicieusement, en fonction de leurs appartenances idéologiques, des différentes voies possibles pour la Russie, Feng Shaolei avait pris la parole. Et, plein d’enthousiasme déjà face à la profondeur de pensée des représentants de la Fédération de Russie, profondeur de pensée que les Chinois, disait-il, devraient encore étudier longtemps, il avait demandé « Mais tout de même, chers amis de Russie, nous n’arrivons pas à comprendre : que voulez-vous donc, à la fin ? »

Il est temps pour la Russie de formuler ce qu’elle veut. Cette question se dresse face au monde entier – face à l’Amérique, à l’Europe, à la Chine, et aux autres. Et on entend partout commencer une sérieuse conversation sur ce thème. Si la Russie était jusqu’à présent restée en arrière, peut-être le Valdaï anniversaire a-t-il donné l’impulsion pour qu’elle s’efforce de rattraper les autres.

Alekseï Koudrine – ministre des finances de la Fédération de Russie de 2000 à 2011. De convictions libérales. Sous sa gestion, la charge fiscale sur les affaires a substantiellement baissé, le volume de la dette étatique a fortement chuté, les dépenses sociales pour les couches les plus vulnérables de la population ont été réduites.

Aleksandr Prokhanov – rédacteur en chef du quotidien Zavtra. Partisan d’une droite patriote. Considère positivement le rôle de Staline dans l’histoire de Russie.

Sergueï Karaganov – doyen de la faculté d’économie et de politique mondiales de la Haute École d’économie. Un des auteurs du programme « Pour la déstalinisation de la société ».

  1. Cette question du Prof. Chinois Feng Shaolei est très importante  » Que veut la Russie ?. Valdai doit être le début d´une autre ère pour la Russie, car il est temps que la Russie prenne ses Responsdabilités, le temps de la Diplomatie est terminé.

    1. A bon , la Russie doit prendre se responsabilités devant qui? Elle vous doit quoi ?Par quel intérêt elle doit vous décrire se intérêts?

  2. E oui , après se quoi? Un pays qui occupe 1/6 de la terre va vous faire de rapports? Vous faits rire , rêvez se gratuit.

  3. La Russie doit prendre ses Responsabilités devant elle même. La Russie est trop attaquée, villipendée, moquée, irrespectée comme jamais un pays ne l´a été. Je suis tous les Discours du Président de la Russie Poutine, a tellement tendue la main au dialogue avec ses partenaires et ceux n´en veulent pas, alors c´est dans ce cadre qu´elle doit prendre dorénavent ses Responsabilité en tant que grande puissance.

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