Le Courrier de Russie

« Nous créons notre propre réalité »

La rubrique Recadrage est une revue de presse critique des médias occidentaux sur la Russie, dont l’auteur est Matthieu Buge, un Français qui vit à Moscou.

« Vous semblez être quelqu’un qui apprécie une bonne histoire »

Le jeu de la représentation médiatique bat son plein et, même si Bush n’est plus à la tête du monde occidental, la rhétorique Monde libre vs Axe du mal reprend du poil de la bête. Les exemples sont nombreux d’une presse attaquant la Russie sur tous les fronts – nous nous attarderons ici aux allusions sur le fait que la Russie constitue une menace pour le monde dans son ensemble, et sur la façon dont nous entrons de nouveau dans une opposition fantasmée de systèmes.

Nous avons donc, à ma droite, les doux démocrates ne recherchant que paix et entente entre les peuples. Le retard dans la mise en œuvre de l’accord économique UE-Ukraine (signé mi-septembre mais repoussé à fin 2015) est un échec diplomatique ? On veut y voir un geste d’apaisement à l’égard d’un Kremlin toujours plus menaçant (1) face à une association « historique » (sic) entre l’Ukraine et l’Europe (2), et l’on s’empresse de rapporter les propos d’un Porochenko proclamant son amour pour l’Europe (3). On notera toutefois, dans tout ce marasme journalistique, un article du Monde.fr qui parvient à aborder le sujet non sans une certaine ironie (4).

Bref, l’Europe et l’Ukraine forment une grande famille. On va jusqu’à regretter que la Russie ne veuille pas en faire partie. Ainsi, le New York Times (5) se remémore avec tristesse l’attitude de la Russie en 1990, quand les peuples d’Europe de l’Est « choisissaient une Europe pleine et libre », sans remarquer que passer de l’URSS à l’OTAN ne revient, au fond, qu’à changer de suzerain. Le rêve d’une communauté d’intérêts du Pacifique à l’Oural et l’illusion atlantiste s’arrêtent là, car on a beau chercher – rien ne vient étayer la thèse de la volonté d’unité et de pacifisme de l’OTAN. Les médias préfèrent taire l’opinion discordante, sur le conflit ukrainien, du Premier ministre slovaque (6) ou le fait que l’OTAN se livre à des exercices en Ukraine et que ses membres livrent des armes à Kiev (7). C’est d’autant plus intéressant qu’ils décident ainsi de ne pas relayer des dépêches d’agences, sur lesquelles ils basent pourtant une grande partie de leur travail (8).

En face de cette « harmonie » occidentale – les ténèbres, incarnées par la Russie. Cette dernière, qui ose compter au nombre des « dictatures » dénonçant les frappes américaines en Syrie pour éradiquer l’EI (9), est présentée comme refusant – une fois de plus – d’intégrer la grande famille occidentale, ce modèle pour le monde. On notera d’ailleurs que les médias anglo-saxons font preuve de plus d’objectivité, sur le sujet, que leurs homologues français. On trouve en effet des journaux anglophones qui rejoignent les critiques russes et pointent l’illégalité de la pratique obamienne : ce dernier, en effet, non seulement s’apprêtait à bombarder un État souverain, mais voulait faire usage, en outre, d’un outil législatif exclusivement dédié à la lutte contre les organisateurs des attentats du 11 septembre (10). Les médias français, dans la grande tradition universaliste et prosélyte qui les caractérise, ne parviennent quasiment pas à voir autre chose dans la démarche américaine qu’une mission idéaliste visant à anéantir une menace inhumaine. En s’y opposant, la Russie se place de facto du « mauvais côté de l’Histoire ». Et, en n’envisageant l’opposition Est-Ouest au Moyen-Orient que sous l’angle émotionnel, les journalistes omettent systématiquement la vraie raison du conflit : le pipeline qatari (11), notamment destiné à libérer l’Europe de sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie.

Généralement, dépendre de la Russie semble insupportable. Kiev sort du giron du Kremlin ? C’est une bonne chose. Un autre pays s’en approche ? C’est une tragédie. Car la Russie ne « développe pas les liens » avec ses voisins, non : comme nous le martèle cet article sur le Kirghizstan (12), elle « étend sa puissance » – toujours la même ritournelle selon laquelle Poutine voudrait recréer l’URSS. Cette peinture sombre de la Russie, profondément romantique et très peu objective, est très utile pour réduire à néant l’esprit critique du lecteur : on parle volontiers du « spectre » de l’URSS et du retour de la terrible figure de Félix Dzerjinski [voir note au lecteur], le créateur de la Tcheka (13), sans jamais envisager l’idée que l’histoire s’écrit en réalité de façon bien prosaïque, que les vampires et les croque-mitaines n’existent pas plus en Russie qu’en France ou en Angleterre et que la dérive d’un système est plus le résultat de plusieurs années de lourdeurs administratives que de cataclysmes soudains, comme on se plaît à l’imaginer. Mais puisque l’actualité peut être instrumentalisée, pourquoi l’histoire ne le pourrait-elle pas ? On touche ici à l’un des aspects essentiels de la représentation médiatique (et historique) de la Russie à l’Ouest.

L’Occident entend que sa vision de l’histoire soit celle du monde entier. Le véritable matraquage des propos imputant sans la moindre preuve le crash du MH17 aux « pro-russes » est un exemple frappant de ce travail quotidien. L’Occident accuse sans étayer et esquive toute question en expliquant que c’est la Russie qui accuse Kiev de façon éhontée et sans fondement (14, 15). C’est que, face à la contre-attaque médiatique de la Russie et à la perplexité d’une bonne partie de l’opinion occidentale sur le traitement de cette nouvelle opposition Est-Ouest, il est nécessaire de démontrer que la Russie ment et que c’est Poutine qui « instrumentalise » l’histoire, comme on peut le voir dans une vidéo (16) du Monde.fr, réalisée par… un jeune journaliste spécialiste de cinéma et de culture web. Autant dire un éminent expert d’histoire russe.

Sur cet aspect, on ne peut pas ne pas mentionner cet article du respecté The Atlantic (17), qui s’attaque à la propagande russe selon une argumentation assez improbable. Après avoir parlé de « blitzkrieg de l’information », l’auteur estime que « l’invention de la Novorossia est signe que le système national russe de manipulation de l’information s’étend à l’échelle mondiale ». C’est oublier que les grands empires médiatiques qui dominent la planète sont tous anglo-saxons…

De toute évidence, l’industrie traverse une période de crise et, plutôt que de répondre aux exigences de son public pour plus d’objectivité, elle a décidé d’aller se chercher un ennemi à l’extérieur. Ayant largement exagéré l’efficacité de la propagande russe, l’article va plus loin en peignant une Russie du XXIème siècle totalement machiavélique. Ainsi, pour l’auteur, la propagande soviétique existait mais elle attachait de l’importance à la vérité (sic !), alors que dans la Russie de Poutine, « par contraste, l’idée de vérité n’a pas de sens. Dans la diffusion russe des « informations », la frontière entre les faits et la fiction est devenue totalement floue. » Une accusation d’autant plus amusante quand on se rappelle la façon dont un journaliste américain rapportait, il y a quelques années, s’être fait sermonner par la Maison Blanche pour un papier « déplaisant » (18) : l’éloquent membre de l’Administration présidentielle, après lui avoir fait comprendre que son article contredisait les intérêts américains, lui avait ainsi déclaré : « Nous sommes un empire désormais, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudierez cette réalité – judicieusement sans doute –, nous agirons encore, en créant de nouvelles réalités… »

En guise de conclusion, on notera qu’après la lecture de dix articles sans abonnement sur le site du New York Times, le message suivant apparaît, pour inciter à s’abonner : « Vous semblez être quelqu’un qui apprécie une bonne histoire ». On dirait un slogan d’Hollywood ou une pub pour Netflix. Mais non, c’est le très sérieux New York Times….

 

Note au lecteur : Autre exemple du sérieux du traitement de l’information et de l’histoire : avant que je ne le fasse personnellement remarquer à l’auteur, l’illustration de cet article du Monde.fr sur Dzerjinski représentait, autour de Staline, Mikoyane et Ordjonikidze – et de Dzerjinski, pas trace ! Dommage : le visage de Dzerjinski était particulièrement inquiétant et aurait été parfait pour romancer encore le papier. Mais notre journaliste ne savait tout simplement pas de qui il parlait…

Sitographie et références :

 

  1. Ukraine-EU trade pact to be delayed
  2. Ukraine approves historic EU deal, breaking ties with Moscow
  3. EU would be safer with Ukraine as member, says Ukrainian president
  4. L’Ukraine et l’UE ratifient un accord d’association « historique »
  5. NATO’s Hopes for Russia Have Turned to Dismay
  6. Slovak Prime Minister Warns Ukraine of ‘Ultimate Disintegration’
  7. US and NATO troops begin military exercises in Ukraine
  8. NATO countries have begun arms deliveries to Ukraine: defense minister
  9. Isis air strikes: Obama’s plan condemned by Syria, Russia and Iran
  10. Obama’s Anti-ISIS War in Syria May Be Illegal
  11. Qatar-Turkey pipeline
  12. Russia tightens control over Kyrgyzstan
  13. Une unité d’élite de la police russe retrouve son ancien nom de « Dzerjinski »
  14. La Russie accuse l’Ukraine d’être responsable du crash du MH 17
  15. G20 nations want Vladimir Putin at summit despite Ukraine tensions
  16. Pourquoi Poutine instrumentalise l’idée de « Nouvelle Russie »
  17. Russia and the Menace of Unreality
  18. Faith, Certainty and the Presidency of George W. Bush