Le Courrier de Russie

« La Russie, c’est un pays qui est né déficient »

Gely Korjev. Une petite-fille du soldat, 2004. Institut d'art réaliste russe. Rusrealart.ru

Deux visions du monde s’affrontent aujourd’hui en Russie. Nous publions deux interviews dissonantes, qui illustrent ce combat. Retrouvez l’autre ici.

Andreï Vassiliev a dirigé la publication du très influent quotidien russe Kommersant de 1996 à 2010. Il vit depuis 2011 en Lettonie, et s’apprête à émigrer définitivement en Israël. Dans une interview pour le magazine letton Delfi, le journaliste explique pourquoi il ne veut plus rentrer dans le pays qui l’a vu naître.

Delfi : On ne te voit plus trop en Russie ces derniers temps… Pourquoi ?

Andreï Vassiliev : Ce pays ne m’intéresse plus. Quand j’étais journaliste, je ne me posais pas trop de questions. Il fallait bien que je nourrisse ma femme et mes gosses. Et en tant que journaliste russophone, c’est difficile de trouver un boulot ailleurs qu’en Russie… Mais non, je ne tombais pas à genoux devant ses forêts de bouleaux, et oui – j’ai toujours cherché des opportunités de partir. Mais dans le même temps, pendant toute cette période, j’ai bossé très honnêtement 12 heures par jour – je me suis persuadé que j’aimais vraiment ça.

Delfi : N’as-tu jamais vraiment aimé la Russie ?

A.V. : Évidemment, quand j’étais gamin, je chantais comme il faut la chanson Où commence le pays et tout ce tralala – je ne suis tout de même pas une ordure ! Mais ensuite, j’ai commencé à lire Soljenitsyne et j’ai été terriblement déçu. Pourtant, ma famille n’a presque pas été touchée par les répressions. Mon grand-père, un communiste pur et dur, a été mis en prison en 1939 pendant un mois seulement, puis il a été libéré. Je me dis que pour ça, il a dû donner quelqu’un. Je ne dirais pas que j’étais dingue de Gorbatchev ou de Eltsine, ils avaient tous les deux un tas de défauts, mais la fin des années 1980 et le début des années 1990, ça a été réellement mon époque à moi. Soudain, la vie s’est mise en mouvement, on a enfin commencé à laisser partir les gens à l’étranger, on leur a permis de faire leur business. Le peuple soviétique s’est enfin mis à travailler, chose à laquelle il n’avait jamais été habitué. Et là, on le lui a bien fait comprendre : mieux tu danseras, mieux tu mangeras. Je ne suis allé voter qu’une fois dans ma vie, en 1996 : il y avait une vraie menace d’un retour au pouvoir des communistes. À cette époque-là, la vie en Russie n’était pas encore exécrable.

Delfi : Quand as-tu été déçu ? À l’arrivée de Poutine ?

A.V. : Quand j’ai participé à sa première rencontre avec les grands rédacteurs en chef du pays, il m’a fait bonne impression. Il disait des choses sensées. Il avait promis de ne pas revoir les résultats de la privatisation. En réalité, c’est Berezovsky qui lui avait suggéré ces idées, […]