Le Courrier de Russie

La longue vie du Régiment immortel

Le 9 mai 2015, 500 000 personnes à Moscou et plus de 11 millions dans tout le pays ont défilé dans les rues avec des portraits de leurs aïeux, vétérans de la Seconde Guerre mondiale.

« Il n’est pas une famille en Russie qui ne commémore pas son héros » : la citation, tirée d’une chanson du célèbre film soviétique Les Officiers, dit vrai. Tous les Russes, sans exception, ont dans leur famille quelqu’un ayant participé à l’effort collectif de la guerre ; ce qui explique le succès massif de cette manifestation, baptisée « Régiment immortel ». Lancée par le journaliste de Tomsk Sergueï Lapenkov en 2012, la marche a d’abord eu lieu dans quelques régions russes pour, après avoir été prise sous la tutelle de la mairie de Moscou en cette année 2015, finir par prendre une échelle véritablement nationale. Vladimir Poutine a également marché dans les rues de la capitale en brandissant un portrait de son père, qui s’est battu contre l’armée hitlérienne dans les environs de Leningrad. La manifestation a reçu un écho largement positif dans toutes les couches de la population russe. Beaucoup affirment avoir l’intention d’y participer l’année prochaine, et de nombreux observateurs voient dans cet engouement massif le signe d’un renouveau national en Russie. Nous publions les digressions du politologue Boris Mejouev sur cette question.

Les Russes sont descendus dans la rue pour commémorer leurs aïeux, combattants de la seconde Guerre mondiale. Crédits : Pavel Golovkin/Tass

En entendant la formule « Les événements de Mai », on se rappelle le plus souvent les désordres étudiants de Paris, en 1968, ou encore, parfois, les troubles de la place Tiananmen, à Pékin. Eh bien, ce serait vraiment formidable si le « Mai russe » de l’année 2015 pouvait se hisser à un même rang historique que le « Mai de Paris » (mais, évidemment, avec une tout autre empreinte). D’ailleurs, la présence sur la place Rouge, en ce jour, du neveu de Charles de Gaulle était peut-être loin d’être un hasard.

La réalité a dépassé les attentes de tous les divers organisateurs du défilé : 12 millions de personnes sont descendues dans les rues de toute la Russie, et un demi-million à Moscou, brandissant les portraits de leurs parents ayant fait la guerre. On n’avait rien vu de tel, dans le pays, au cours des vingt dernières années. J’ai souvenir des écrits de nos nombreux analystes-chagrins, qui affirmaient que, depuis les réformes de passage à l’économie de marché, le peuple russe n’était plus capable de la moindre auto-organisation, parce que, prétendument, toute cause commune devient impossible quand les gens s’occupent de leurs petites affaires privées.

Il s’est avéré que ce n’était pas le cas – la cause commune reste possible ; simplement, cette cause doit en valoir la peine, toucher au subconscient profond de tous les habitants de la Russie.

Il me semble que les autorités n’ont pas fait tellement de pub pour cette action, et même, qu’elles la considéraient avec une franche crainte. Je pense que quand, à la lecture des réseaux sociaux, il est apparu clair que les Moscovites s’apprêtaient à descendre en masse sur la place Rouge avec les portraits de leurs proches, les autorités se sont demandé comment éviter que le cortège ne se transforme en une nouvelle tragédie de Khodynka ou en un autre Dimanche sanglant. Le 9 janvier 1905, à Saint-Pétersbourg, la gent ouvrière voulait descendre sur la place du Palais en brandissant des icônes et des portraits du tsar afin de remettre au souverain une pétition. Mais les autorités, effrayées par la perspective de cette action de masse, ont commis l’erreur funeste de décider d’envoyer l’armée arrêter le défilé.

Le « Régiment immortel » à Moscou. Crédits : static.kremlin.ru

En ce 9 mai, nous avons vu une explosion de piété russe extrêmement profonde, le triomphe de la foi orthodoxe populaire dans la résurrection des morts.

Évidemment, le « Régiment immortel », à la différence de ce cortège de Pétersbourg, n’impliquait aucun sous-entendu politique ; mais d’un autre côté, une foule de gens associée à une parade militaire et à l’accueil de plusieurs délégations de chefs d’État étrangers est une combinaison qui peut produire les résultats les plus inattendus. Ce n’est pas par hasard que le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, présent pour l’occasion, a d’abord supposé, face aux foules de gens qui ne se dispersaient pas après la parade, qu’il s’agissait d’activistes politiques venus protester contre les agissements du gouvernement. Et iI a été sincèrement étonné de voir tous ces gens saluer joyeusement le président aussi bien que les hôtes étrangers.

Et c’est alors qu’on a appris, de façon parfaitement inattendue – pour les journalistes autant que pour les simples participants du cortège – que le chef de l’État lui-même allait se joindre au « Régiment immortel » avec une photographie de son père. Sachant que, ce faisant, il a très probablement dû interrompre le processus d’accueil des dirigeants étrangers et fortement bousculé l’emploi du temps de toute la journée. En apprenant la nouvelle, je me suis dit, pour ma part, que si le souverain de toutes les Russies, en janvier 1905, n’avait pas craint de rejoindre le cortège et de défiler avec lui jusqu’à la place du Palais, il n’y aurait jamais eu de Révolution de 1905, et, par conséquent, pas non plus de Février 1917 ni de Grande révolution d’Octobre, pas de Guerre civile ni de Terreur rouge.

Et nous y voilà – on peut désormais, après ce « Mai moscovite », l’affirmer avec certitude : il n’y aura pas de mouvement Maïdan dans la capitale russe. Poutine a reconquis la ville qui avait accueilli avec tant d’hostilité son retour fin 2011-début 2012. Désormais, pour tous les citadins et pour longtemps, Poutine restera ce leader qui a rejoint, aux côtés de son père, le « Régiment immortel ». Ce que tous les opposants ont d’ailleurs remarquablement compris, eux qui, manifestement, espéraient effectivement un échec de la grande fête. (…)

Le « Régiment immortel » va-t-il se transformer en un cortège rébarbatif qui se répétera tous les ans, à l’image des défilés du 1er mai de l’époque soviétique ?

Le « Régiment immortel », c’est plus qu’une action de mémoire familiale. En ce 9 mai, nous avons vu une explosion de piété russe extrêmement profonde, le triomphe de la foi orthodoxe populaire dans la résurrection des morts. Dans les campagnes russes, les gens fêtent jusqu’à présent très largement la Radonitsa, cette journée d’office de commémoration des défunts. Ils se rendent au cimetière avec du vin et des gâteaux de Pâques pour rencontrer les morts et partager avec eux la joie du Dimanche saint.

Et le fait que dans les colonnes du « Régiment immortel », sur les pancartes, on ne lisait pas seulement des noms et prénoms russes – c’est peut-être ce qu’il y a de plus russe là-dedans. La foi russe authentique est celle qui unit les gens et les peuples. En ce 9 mai, des Indiens et des Chinois, aux côtés de Serbes et de Mongols, ont défilé en rangs sur la place Rouge au son de Katioucha. Ça ne vous plaisait pas, que la Grande Russie soit capable d’unir en elle Tachkent et Tallinn ? Ne vous en faites pas – elle réunit encore Pékin et Delhi ! Bien sûr, ce défilé n’était pas plus qu’un symbole – mais c’était un symbole à la charge politique très forte : les leaders des deux géants asiatiques savaient que les détachements militaires de leurs pays allaient marcher sur la place Rouge au son d’une seule chanson – d’une chanson russe.

Que va-t-il advenir de ce « Mai russe » de l’année 2015 ? Allons-nous laisser passer cette chance – celle-là aussi – de renouvellement intérieur ? Le « Régiment immortel » va-t-il se transformer en un cortège rébarbatif qui se répétera tous les ans, à l’image des défilés du 1er mai de l’époque soviétique ? Ou bien est-il le présage d’une renaissance réelle – économique, culturelle et, enfin, authentiquement religieuse – du pays ? D’une renaissance qui est impensable sans la spontanéité et l’imprévisibilité qui se sont pleinement manifestées en ce jour, et qui, dans le même temps, exige une volonté du pouvoir d’accueillir le meilleur de ce qui vient d’en bas, sans lui placer d’obstacles et en lui ouvrant toutes les barrières.