Pourquoi j’aime autant que je hais fréquenter les hommes russes

Avec les hommes russes, on ne fait pas connaissance – ce sont eux qui vous choisissent


J’avais devant moi un mec qui avait pris la défense de mon honneur

Les hommes russes et le bania
Les hommes russes et le bania

Je me tenais sur la route poussiéreuse d’un village de Russie, avec, dans les mains, la chemise déchirée et maculée de sang de mon mec, Anton. On n’entendait, dans l’obscurité, que nos cris, le bruit des coups et le souffle lourd d’Anton, qui se battait avec un autre type. À peine quelques minutes plus tôt, nous buvions des bières tous ensemble, jusqu’à ce que ce type, éméché, ne prenne la décision assez douteuse de me prendre dans ses bras. Ce qui s’est passé ensuite m’a semblé affreux, et je voulais très fort que tout s’arrête. Mais je ne vais pas mentir : une part de moi était tout à fait ravie.

J’avais devant moi un mec qui avait pris la défense de mon honneur, qui était prêt à souffrir pour moi. Ce dont, précisément, j’avais rêvé des années durant en lisant des histoires de duels au pistolet et de vrais hommes prêts, pour les femmes, à des exploits.

Quand la bagarre s’est enfin terminée, Anton s’est approché de moi, tout transpirant, sale et en sang, et j’ai immédiatement compris qu’il avait emporté la victoire. Toutefois, ce qui m’avait au départ semblé être un sourire était en réalité une grimace :

Qu’est-ce qui t’a pris de bavasser avec ce mec ?, m’a-t-il demandé. Est-ce que je t’ai autorisée à lui parler ?

Soudain j’ai eu envie d’avoir près de moi mon enseignante de féminologie du Sarah Lawrence College. Les duels au pistolet, à l’aube, se sont métamorphosés en symboles ridicules de l’égoïsme masculin, et j’ai immédiatement voulu me retrouver en compagnie d’hommes en costumes anglais, qui règlent leurs conflits à l’aide de plaisanteries dans l’esprit de Woody Allen et de citations du New Yorker. Mais quand Anton m’a prise et serrée contre sa poitrine brûlante et humide de sueur, quand ses bras se sont refermés autour de moi dans une promesse d’éternelle protection, je me suis dit « Un jour, il faudra absolument que j’écrive sur cet épisode, pour expliquer mon rapport confus aux hommes russes. »

La beauté époustouflante des femmes russes

Avant de poursuivre, je dois dire que je suis russe. Je parle russe et je célèbre les fêtes russes. J’ai passé les premières années de ma vie dans une kommunalka à Saint-Pétersbourg, avant de déménager, à l’âge de cinq ans, à New York. Mais ensuite, en 2010, je suis revenue dans la kommunalka de Saint-Pétersbourg, après avoir terminé des études de sciences humaines dans une université new-yorkaise.

La première chose que vous remarquez, en arrivant en Russie, ce sont la beauté époustouflante et l’aspect impeccable des femmes russes. Elles défilent près de vous sur leurs hauts talons aiguilles avec leurs sacs de couturier à la main, et si vous leur dites que vous vous épilez les sourcils vous-mêmes et que vous ne faites des soins visage qu’une fois par mois, elles vous regardent comme si vous étiez tout juste sortie de la forêt profonde.

Valentin Bogdanov
Valentin Bogdanov

Ce qui saute aux yeux ensuite, à l’arrivée en Russie, c’est que les hommes russes sont des mâles dominants patriarcaux – et, quoiqu’aient pu vous enseigner les manuels féministes, cela éveille en vous toute une masse d’émotions positives. Les amateurs de la théorie de l’évolution et les freudiens assurent que les femmes choisissent inconsciemment les hommes montrant des signes de leur capacité à les supporter. Et quand je dis supporter, je ne parle pas seulement de ressources matérielles, mais aussi de soin paternel. C’est à dire qu’ils doivent veiller sur vous non parce que vous êtes plus faible ou plus bête qu’eux, mais parce que, en tant que source de vie, vous possédez une valeur immense.

Jeune fille, peut-on faire connaissance ?

Avec les hommes russes, on ne fait pas connaissance – ce sont eux qui vous choisissent. Par exemple, vous êtes assise dans un café, et un homme passe près de vous, dépose sur votre table une salade de fruits et dit d’une voix rauque : « Servez-vous ». Si vous mangez la salade, ça veut dire que vous aimeriez faire sa connaissance. Si vous ne la mangez pas, ça ne veut strictement rien dire du tout, parce que vous avez déjà été choisie et qu’il viendra, de toute façon, faire connaissance avec vous – il n’a, pour cela, nul besoin de votre accord. Dans les grandes villes, c’est un phénomène assez répandu quand un homme s’approche de vous et dit : « Jeune fille, peut-on faire connaissance ? ».

Si l’Américain moyen cessera vraisemblablement de tenter de produire sur vous une impression si vous lui faites comprendre que sa présence vous est désagréable, l’homme russe, à l’inverse, ne permet pas à des détails aussi insignifiants que votre absence d’intérêt pour sa personne de l’empêcher de devenir votre mec. J’ai eu des admirateurs qui ont continué de m’appeler quelques années encore après que j’avais arrêté de décrocher le téléphone. J’ai entendu des histoires d’hommes ayant grimpé, parfaitement nus, par la fenêtre de la chambre des élues de leur cœur. J’ai aussi des amies qui ont ignoré longtemps qu’elles étaient déjà les copines de quelqu’un.

Quand j’ai rencontré un de mes hommes russes, il passait devant chez moi plusieurs fois par jour pour me traîner en promenade et venait nous rendre visite, avec un gâteau pour mes parents et moi – sans pour autant entreprendre la moindre tentative de se rapprocher de moi. Une nuit, j’étais allongée dans mon lit et je rêvais de lui (il dormait à l’étage au-dessous), quand soudain, la porte de ma chambre a grincé et s’est ouverte. Il est entré, s’est assis au bord de mon lit et m’a fixé attentivement durant quelques secondes. Après, il a caressé tendrement les bretelles de ma chemise de nuit en soie et a dit : « Belle nuisette ». Avant d’ajouter, avec un soupir : « Dommage qu’il faille la déchirer ». Il a dit cela comme s’il savait parfaitement ce qui allait se passer ensuite, et que ni lui, ni moi ne pouvions rien y faire.

Ce n’est pas un dîner de gala ! Juste, détends-toi !

Quoique je sois partisane de rapports amoureux lents et sensuels dans l’esprit de Barry White, il arrive toujours un moment, dans mes relations avec les gentils et ingénus hommes occidentaux, où les questions du type « Tu veux un oreiller ? » « Ça te fait mal ? » ou « Veux-tu de l’eau ? » me mettent en fureur : ce n’est pas un dîner de gala ! Nous ne sommes pas en train d’écrire un essai ! Juste, détends-toi ! Une vérité populaire dit que la femme veut d’un homme qui se comporte au dîner comme un gentleman, et au lit – comme un animal. Nous voulons quitter les frontières de la prison cognitive et de notre « je » matériel pour nous laisser aller totalement à nos sensations. Et l’homme russe le comprend. Il oublie toutes les convenances et n’est guidé que par des instincts primitifs, se fondant totalement en vous.

Aux premiers rendez-vous, les hommes russes sont la quintessence du gentleman. Ils vous apportent des fleurs et des petits cadeaux, vous ouvrent la porte et vous déplacent la chaise. Ils demandent si vous avez assez d’eau et remplissent votre verre de vin. Ils refont même les lacets de vos chaussures s’ils se sont défaits. Et ils paient toujours pour vous, sortant fièrement leurs cartes de crédit en bavardant avec insouciance, en signant le ticket sans regarder. En Russie, le fait qu’un homme ait payé pour vous ne vous oblige à rien, pas plus que le fait qu’il vous ait raccompagnée chez vous. Il fait simplement ce qu’il a à faire, en tant qu’homme s’occupant de vous, une femme. Et avant de commencer à crier au sexisme, posez-vous la question de ce qui est le pire : inviter une femme parce qu’elle est, sur le plan économique, plus faible ou inviter une femme en supposant que, désormais, elle se doit de coucher avec vous – comme le font les hommes en Occident ?

Toutefois, le trait le plus séduisant des hommes russes est leur langage du corps. Je me sens offensée quand, en rendez-vous avec un mec américain, après quelques heures de promenade, il se colle à mes lèvres comme un adolescent. Les hommes russes se comportent comme si vous étiez leur femme dès les premières minutes du rendez-vous. Ils vous prennent la taille en vous accompagnant avec soin jusqu’à la table. Ils vous pressent légèrement les bras en vous enfilant leur manteau sur les épaules, bien que vous ayez dit que vous n’aviez pas froid. Ils vous prennent dans leurs bras en caressant vos cheveux et en vous baisant le front de telle façon que tous les autres hommes alentour comprennent que vous êtes ensemble. Ce qui non seulement crée une tension et installe entre vous un sentiment de proximité avant que le premier baiser n’arrive, mais encore vous renforce dans l’idée que l’amour et le sexe sont indissociablement liés, et que cette relation unique qui est en train de se nouer entre vous exige, de vous deux, certaines obligations.

« Le russe n’a pas d’équivalent au mot girl-friend »

Car la première supériorité des rapports avec les hommes russes – et qui est dans le même temps leur plus gros défaut – est bien l’empressement congénital de ces derniers à prendre sur eux des devoirs. À New York, quand je réconforte une copine qui fait une crise d’hystérie parce qu’un énième mec veut continuer d’avoir avec elle des rapports sexuels tout en « restant simplement amis », je me mets dans des colères noires et j’ai envie de téléphoner sur le champ à mes amis russes pour entendre de leur part des paroles de soutien. Le russe n’a pas d’équivalent au mot girl-friend : les Russes n’ont que des femmes ou des fiancées, et pour cette raison, les termes « ma copine », « ma fiancée » ou la transcription de « ma girl-friend » ont à peu de choses près le même sens.

Et quand je tente d’égayer au moins un peu la dernière victime de ce « sexe amical », qui n’a même pas le droit d’appeler au téléphone son partenaire-super-indépendant, je ne peux pas ne pas songer qu’il y a une certaine noblesse chez les hommes russes. Ces hommes qui, dans leur grande majorité, soutiennent l’idée que les rapports intimes les investissent d’une certaine responsabilité et observent un code moral que les habitants de l’Occident ont déjà presque entièrement perdu.

Pendant un cours d’anglais, j’ai fait entendre un jour à mes étudiants un enregistrement audio de conversation entre un homme et une femme, qui se disputaient sur le bien-fondé de la décision de s’installer ensemble au bout d’un an de relation. Quand j’ai demandé à mes étudiants combien de temps un homme et une femme devaient se fréquenter avant de vivre ensemble, ils m’ont d’abord regardée avec perplexité, comme si le temps n’avait rien à voir là-dedans. Puis, l’un d’eux, haussant les épaules, a répondu : « Si la fille me plaît – une journée », et beaucoup étaient d’accord avec lui. Prendre ce genre de décisions en étant guidé par des cadres temporels semble aux Russes rationnel au-delà de la mesure, vu qu’il s’agit, pour eux, d’une question de sentiments.

Pourtant, cette façon de prendre les devoirs sur soi comporte son revers de la médaille. Comme dans toutes les communautés patriarcales, la monogamie, en Russie, tient plutôt de l’idéal sublime que de l’exigence obligatoire, et on a, vis-à-vis d’elle, un rapport très équivoque.

Je tiens à dire que ce n’est absolument pas leur tendance à la polygamie qui me gêne dans le fait de fréquenter des hommes russes. Étant donné que ce comportement patriarcal est la première chose qui m’attire chez eux. Pourtant, jamais ils ne se disent que, peut-être, j’ai moi aussi mon propre emploi du temps, et que je ne peux pas exister strictement dans leurs cadres temporels. Ils me téléphonent toutes les heures pour savoir où je suis et ce que j’ai mangé. Ils me retirent la tasse de café dont je m’apprêtais à boire une gorgée et la vident en disant : « Ça suffit. Assez de caféine pour aujourd’hui. » Certes, je suis née en Russie et j’ai deux passeports – mais j’ai grandi à New York, et je ne laisserai personne se placer entre moi et mon café.

Et pourtant. Parfois, quand – me trouvant dans un rapport égalitaire avec mon mec américain – je gèle dans ma minijupe en pleine rue, sous les regards attentifs de pervers quelconques, et que mon mec semble me dire de toute sa personne : « Tu es une femme indépendante et tu peux te sortir de là toute seule », je ne peux pas ne pas être nostalgique des hommes russes prêts à me protéger de leurs bras puissants, je ne peux pas ne pas éprouver la contradiction entre les savoirs que j’ai reçus à l’université féministe et l’expérience que j’ai acquise en vivant dans une société patriarcale, je ne peux pas ne pas ressentir la lutte intérieure entre mes points de vue rationnels et mes désirs émotionnels ; et là, il me vient en tête cette pensée, qui surgit chez tous ceux qui sont mécontents de leur vie privée : oui, tout ça, c’est la faute aux parents.