Le Courrier de Russie

Aimer la Russie comme on aime une Italienne

« En Russie, il y a cette chute de neige en permanence, chez nous, c’est le soleil qui tombe, qui nous plombe », Giuseppe Tomasi di Lampedusa [cité par Andreï Makine dans Le Courrier de Russie]

Vénus de Botticelli

J’ai développé, en Russie, des sourcils forts musclés. Parce qu’elle m’agace. Fatigante, énervante, désespérante, chantait Louise Attaque. Il faut dire que la Russie – on l’aime généralement en levant les yeux au ciel et en marmonnant que cette fois, c’en est trop.

Parce que comme une Italienne, elle en fait toujours beaucoup trop. Pourtant, on continue de tomber dans le panneau – on l’aime inconditionnellement, malgré les frasques, les écarts, les grands discours, le climat de son cœur qui nous plombe.

Son énergie débordante est une drogue, et on la réclame corps et âme même quand on sait qu’elle finira par avoir notre peau. On se dit qu’après tout, elle nous maintient peut-être en vie avec cette chaleur qui transpire d’elle-même quand il gèle. Quand ça va bien entre nous, on s’amuse de ses mensonges, de ses coups d’éclat, de ses excès, de ses multiples personnalités fantasques : on joue à l’imiter et on y réussit même parfois – puis on regrette, on se dit que ce n’est pas comme ça qu’elle apprendra l’humilité.

On l’aime aussi parce qu’elle arrive toujours à nous surprendre, en étant pourtant si prévisible, si caricaturale, si théâtrale.

En elle, la vulgarité flirte avec l’élégance, le baroque avec la finesse, le kitsch avec la subtilité. Extravagante, ténébreuse, belle comme le jour, elle vous apparaît aussi parfois, par intervalles irréguliers, dévastée par les démons qui l’habitent, fragile. Ses faiblesses font son charme autant qu’elles nous repoussent.

De temps à autre, on la fuit, on se dit qu’on va aller voir ailleurs si elle y est (et qu’on se contentera de lire ses écrits pour ne pas s’avouer qu’elle nous manque), et on prend une grande bouffée d’oxygène.

Mais très vite, on s’ennuie. On se dit qu’elle avait raison : il n’y en a pas deux comme elle. Avec son caractère, ses secrets, cette capacité qu’elle a de vous faire sentir à la fois libre et délicieusement piégé.