Le Courrier de Russie

Platzkarts : le deuil de la romance du rail

Lorsque le président des chemins de fer russes (RJD) Vladimir Iakounine a annoncé, le 14 novembre dernier, qu’il comptait résolument abandonner les wagons de troisième classe – les platzkarts – pour cause d’ « anachronisme » aggravé, nos lecteurs sont devenus inconsolables, et intarissables – tandis que, abasourdie, je relisais en boucle mes notes sur le Transsibérien.

Crédits: Timur Agirov.

« Anachronique certes, mais tellement romanesque ! », « Les platzkarts sont l’essence du voyage », « C’est triste… », pouvait-on lire sur la page Facebook du Courrier de Russie. Certains allant même jusqu’à dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas : « C’est totalement con ! » ou « Purée, quelle tristesse ! Ils vont faire que des koupés (wagons de deuxième classe, ndlr) pourris ?! ».

Mais avant de verser dans un sentimentalisme larmoyant, colérique – et compréhensible –, retraçons un peu l’histoire des platzkarts. La revue Rousskiï Reporter, dans un article du 19 novembre, indique que c’est en 1872 que fut construit, à Kovrov, dans la région de Vladimir, le premier train de marchandises russe dit « normal », avec wagons convertibles pouvant accueillir des passagers grâce à des planches faisant office de couchettes et un four à bois. Ces voitures, d’une capacité maximale de 40 personnes, ont fidèlement servi la Russie pendant soixante-dix ans – desservant quatre guerres : la guerre russo-japonaise, la guerre civile russe et les deux guerres mondiales.

Mais le véritable prototype du platzkart n’est apparu qu’en 1892, toujours chez les artisans de Kovrov : les sièges des wagons ont alors pu être convertis en lits, et le train comportait des toilettes.

Après la Seconde Guerre mondiale, c’est en Allemagne de l’Est que furent conçus les wagons-lits soviétiques classiques, en métal. Puis, en 1951 à Tver, on a décidé de produire des wagons-lits où les portes et cloisons des compartiments (les fameux koupés) laisseraient place à des sièges latéraux et des étagères le long de tout l’espace. Ainsi naissaient les platzkarts soviétiques, qui furent adoptés largement à l’échelle nationale. Les wagons sont composés de neuf compartiments ouverts de six places chacun. Au total, un wagon possède 54 lits.

Le patrimoine historique que constituent les platzkarts ainsi posé, laissons-nous aller à un peu de nostalgie. Le pays a passé la moitié de sa vie sur ces couchettes, et le Russe a une maîtrise du lit superposé bien à lui.

Chacun a sa place favorite – Aïe, aïe aïe, vous êtes en haut, côté couloir et près des toilettes ?!, vous lanceront ainsi les hôtesses alors que vous embarquez dans le train. Sans manquer de vous réprimander au passage – puisqu’il faut être bien ignorant ou complètement désorganisé pour se retrouver avec la pire des places. Bien que, finalement, tout le monde se retrouve plus ou moins sur un pied d’égalité et partage une même vue imprenable : le voisin, et derrière, le paysage qui défile. Est un peu favorisé cependant celui qui, allongé, a le mur à sa gauche dans le sens de la marche, surtout s’il est en hauteur : cela lui évitera de tomber en cas de freinage intempestif.

Le platzkart, c’est tout à la fois la démocratie et la romance à la russe : l’odeur du poisson séché mélangée à celle des pieds, les pleurs d’un enfant entrecoupés du rire d’un vieux, les bruits des canettes qui s’ouvrent et de la chasse qu’on tire – en un mot, la tolérance de l’autre. Mais surtout, c’est un voyage à un prix modeste et accessible à toutes les générations confondues – une véritable auberge de jeunesse sur roues.

Allons, Monsieur Iakounine, ressaisissez-vous. Les platzkarts ne sont pas un anachronisme, ils sont au contraire cet humanisme que les Russes ont inventé sans prétention et bien avant les autres.