Le Courrier de Russie

Ces deux Russies qui n’en font qu’une

Andreï Remniov. Izraztsovaïa Jizn (« Vie en faïence »), 2002. Collection privée. (www.remnev.ru)

Le Kremlin emploierait des centaines de personnes qui, moyennant rémunération, passent leurs journées à publier des messages pour le soutenir sur Internet. C’est du moins ce qu’affirme une enquête menée par The New York Times Magazine, publiée en ce mois de juin. 

Tant que le contraire n’a pas été démontré, mettons que ces informations du magazine américain sont justes. Quelles conclusions peut-on en tirer ? Hors de question, désormais, de se fier aux commentaires pro-Poutine. Il y a en effet trop de risques qu’ils aient été rédigés par ces « trolls » à la solde des services secrets. En revanche, les commentaires qui critiquent le régime poutinien devront dorénavant nous paraître éminemment plus crédibles – ils sont au moins rédigés par des gens qui croient en ce qu’ils disent !

Le problème, c’est que la réalité est un brin plus nuancée. Peut-être que les trolls existent, mais il existe aussi des Russes qui soutiennent sincèrement Poutine. Il arrive en outre à ces gens d’aller sur Internet, comme tout le monde, et d’y publier des messages de soutien au président – sans être payés en retour. Et ne pas prendre ces opinions en considération constitue une grave erreur d’analyse – que, malheureusement, certains médias occidentaux reproduisent inlassablement.

Les Russes qui désirent autre chose qu’intégrer l’Union européenne passent immédiatement, dans la mentalité occidentale, dans la catégorie des « vendus » ou encore dans celle des « victimes de la propagande ». On dirait que tous les Russes sensés ne peuvent qu’aimer l’Occident et les valeurs qu’il représente, et que ceux qui s’y refusent sont soit des ignares qu’il faut éventuellement tenter de rééduquer, soit des barbares ne méritant même pas d’être mentionnés.

Le célèbre journaliste russe Andreï Babitski, qui a, en son temps, soutenu le combat des Tchétchènes pour leur indépendance, travaille depuis un an dans le Donbass. Fidèle à ses valeurs, il défend aujourd’hui le droit des Russes vivant dans cette région à l’autodétermination. Et il relate, entre autres, combien les rencontres avec de nombreux journalistes occidentaux présents à Donetsk et Lougansk l’ont laissé perplexe : face à « l’étonnante indifférence » que ces derniers manifestent à l’égard des populations du Donbass. « Leur regard est privé de toute empathie et compassion, alors qu’ils sont pleins d’enthousiasme et d’admiration quand ils parlent des manifestants de la place Maïdan », […]