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Alexeï Balabanov: peindre l’enfer

Alexeï Balabanov: peindre l’enfer

On ne l’aimait pas trop, ni dans sa patrie, ni au-delà des frontières. En Russie, on reprochait à Alexeï Balabanov de faire des films sans espoir, d’avoir des goûts morbides, de dire une réalité en noir.

Alexeï Balabanov
Alexeï Balabanov

En Europe, on l’a rapidement taxé de provocation et rangé au placard : le plus grand réalisateur russe de notre temps a eu droit, de son vivant, à quelques projections parallèles à Cannes et Venise, un brin de réactions polies dans la presse, aucune récompense majeure. L’Europe est passée à côté de Balabanov, et lui ne s’est jamais accroché à ses jupes. Et impossible de se l’imaginer, lui, solitaire illuminé, dissertant dans une réception, champagne à la main, sur le pouvoir oppresseur et les atteintes aux droits de l’homme en Russie. Alors que ses confrères n’ont de cesse de nommer des coupables, il ne s’est toujours obstiné à chercher le Mal qu’à l’intérieur de lui-même.

Balabanov n’aimait pas les mots creux. Les interviews sont rares, et les réponses dépassent rarement une ligne de texte. Il a un jour confié préférer aux bavardages journalistiques les conversations avec ses amis bandits de Pétersbourg, avec qui il allait à l’occasion au banya. Ses films ne sont pas plus « verbaux ». Il disait qu’un film qui peut être raconté ne mérite pas d’être tourné. Balabanov fait plus que raconter des histoires à la fois effrayantes et attendrissantes – il crée un monde où tout paraît vrai et improbable, comme dans ces rêves que l’on croit vivre pour de vrai et d’où l’on a peur de ne pas revenir. Ses images, poétiques et sinistres, s’impriment dans la mémoire – comme le tram transparent qui circule sans murs à Leningrad de Brat ou le cadavre du jeune soldat tué en Afghanistan qui, sorti de son cercueil, tombe sur un lit où sa fiancée, vivante, accrochée par des menottes, commence de hurler (Cargaison 200). Balabanov frappe le spectateur au ventre, et on a, à la sortie, le souffle coupé. Mais sa violence n’est pas gratuite. Balabanov l’ermite pratique l’exorcisme : par ses gestes forts, il aide la Russie à se débarrasser de ses démons. En véritable médecin, il diagnostique ce qui la ronge, tente de soigner. Mais son champ d’action dépasse largement la politique : dans les traces des grands écrivains russes, Balabanov s’intéresse avant tout à la nature humaine, étudie son penchant au mal et au bien.

Le personnage même résiste à la description. On sait qu’il est né dans l’Oural et a passé une grande partie de sa vie à Saint-Pétersbourg, dans un appartement communautaire, où son producteur Sergueï Selyanov fut un temps son voisin. Quand Balabanov put enfin se payer un logement à soi, il choisit une banlieue lointaine – pour être « dérangé le moins possible ». Grand barbu caché du monde derrière ses verres de lunettes, il disait n’aimer ni Moscou ni Pétersbourg, préférer à la ville la campagne – son silence, sa solitude. Toute sa vie, Balabanov a tenté de faire taire les bruits qui couvraient sa musique propre. Aux acteurs professionnels, le réalisateur a toujours préféré les gens « qui ont vécu ». Balabanov a fui le faux pour rester dans le vrai – avec une telle intensité qu’on avait souvent peur pour lui. Les démons qu’il tentait d’expulser semblaient s’abattre sur lui de toute leur puissance. Beaucoup de ceux qu’il a filmés ont fini tragiquement : Sergueï Bodrov, rôle principal des films Brat et Brat 2, est mort à 30 ans dans une avalanche. Touïara Svinoboeva, premier rôle du film Reka, a péri dans un accident de voiture au cours du tournage : Balabanov a cessé de filmer, et ce qui promettait de devenir un chef d’œuvre n’est jamais sorti. Moururent encore, peu après les premières, Alexeï Polouyan (Cargaison 200) et Mikhaïl Skraibine (Kotchegar). Jusque Balabanov qui filme sa propre fin dans son dernier film Ia toje khotchou (Moi aussi, je le veux). Le réalisateur qu’il « joue » meurt à la moitié du chemin devant le mener à la Cloche magique qui aide les âmes pures à s’envoler vers une autre planète – et leur bonheur.

Alexeï Balabanov est mort le 18 mai 2013. Le 28 juin, les journaux rapportaient que la cloche de la région de Vologda qui figurait dans ce dernier film s’était brusquement effondrée. C’était le quarantième jour après sa mort – celui où, dit la tradition orthodoxe, l’âme du défunt quitte définitivement la Terre pour se présenter devant Dieu.