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Covid-19 : non-confinement, mode d’emploi

Covid-19
Non-confinement, mode d’emploi

Moscou, Parc Gorki. Photo : Ellie Noir

Tandis que les Français tentent de s’orienter dans les nouvelles mesures de déconfinement progressif, les Russes continuent de mener une vie presque normale, conscients à la fois de la situation sanitaire catastrophique dans leur pays et de la nécessité, pour chacun, de se prendre en main. 

Le 14 juillet dernier, l’hommage rendu par la France aux personnels soignants n’est pas passé inaperçu en Russie. Sur les réseaux sociaux, beaucoup d’internautes ont commenté le défilé des médecins militaires et la présence en tribune de soignants (mais aussi de caissiers, de policiers, d’agents funéraires, tous en « première ligne » de la lutte anti-Covid). En substance, ils saluaient l’initiative française et regrettaient amèrement qu’en la matière, le Kremlin l’ait largement cédé à l’Élysée : trois semaines plus tôt, les célébrations du 75e anniversaire de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie s’étaient déroulées avec la pompe militaire habituelle, sans allusion aux « héros du quotidien ». Seule la date – le 24 juin au lieu du 9 mai – semblait une concession à la situation sanitaire.

Si l’indignation domine alors, des voix discordantes se font également entendre. « Les images du défilé de Paris m’ont donné l’impression d’un triomphalisme très prématuré, confie Alexandre Samartsev, médecin réanimateur à Moscou. Ce genre d’hommage se comprendrait si le virus avait été vaincu. Or au début de l’été, nous étions loin d’en avoir fini avec la pandémie. Quand on ne mourra plus de la Covid-19, alors on pourra se réjouir et remercier le monde médical. »

Le site indépendant Mediazona affirme que 75 000 Russes sont morts du coronavirus depuis mars – contre 40 000 officiellement.

Evguenia Stoudenikina, retraitée de 67 ans, salue aussi la retenue des autorités russes il y a six mois : « C’était beaucoup trop tôt, en Russie comme en France ! » Après avoir souffert du coronavirus cet été, elle estime que les gouvernements, avant de crier victoire, devraient d’abord s’inquiéter des failles des différents systèmes de santé révélées par la pandémie – y compris dans les pays développés. « Dans les régions russes, les morgues sont débordées. Le nombre des victimes de la Covid-19 serait même deux fois supérieur au chiffre officiel », note-t-elle. Dans une enquête en date du 30 novembre dernier, le site indépendant Mediazona affirme que 75 000 Russes sont morts du coronavirus depuis mars – contre 40 000 officiellement. 

Insouciance estivale 

Si le défilé du 14 juillet a pu donner l’impression que l’Élysée prétendait avoir « gagné la guerre », les mesures restrictives sont demeurées en vigueur – quoique sous une forme très allégée en comparaison des deux mois de confinement strict. Par ailleurs, la thématique covidienne n’a pas quitté la Une des journaux français pendant tout l’été.

En Russie, où la variabilité épidémiologique entre les 89 régions entraîne des disparités dans les restrictions, l’épidémie a, au contraire, disparu progressivement des conversations et des débats télévisés après le confinement d’avril-mai. Selon un sondage du Centre russe d’étude de l’opinion publique (VTsIOM), si 36 % des Russes se disaient préoccupés par la situation sanitaire en mai, ils n’étaient plus que 10 % en juillet… Ainsi, après s’être acquittée, le 1er juillet, de son devoir civique en approuvant la révision constitutionnelle proposée par le Kremlin, la population s’est entièrement plongée dans le casse-tête des vacances : sur les réseaux sociaux, les internautes ont passé une partie de l’été à échanger des informations sur les pays acceptant les touristes russes ou, pour ceux ayant renoncé à partir à l’étranger, les « bons plans » pour découvrir leur propre pays.

Cet été, les passagers du transsibérien se souciaient peu de la distanciation sociale et des gestes barrières. Photo : Chloé Heller

La Turquie a été la grande bénéficiaire de cette insouciance retrouvée. Selon la directrice de l’Agence sanitaire, Anna Popova, près d’1,5 million de Russes auraient traversé la mer Noire à partir du 1er août, date de la reprise des vols à destination d’Istanbul ou d’Antalya. Une transhumance touristique qui n’est pas sans conséquences : dès les premiers jours de septembre, la courbe des cas de contamination est repartie à la hausse. « Environ 90 % des personnes testées positives après un voyage à l’étranger reviennent de Turquie », affirmait Mme Popova le 2 novembre dernier. Sur les réseaux sociaux, le sort de Dmitri Stoujouk, blogueur fitness et lifestyle ukrainien, alimente le débat. Coronasceptique notoire, il a été contaminé en Turquie et est décédé trois jours après l’apparition des premiers symptômes.

Depuis trois mois, le bilan de la deuxième vague n’en finit plus d’enfler en Russie. Aux derniers jours de novembre, les autorités recensaient quelque 27 000 nouveaux cas et plus de 500 morts quotidiens. Parmi eux, un certain nombre de célébrités : le chef d’orchestre Alexandre Vedernikov, l’homme de théâtre Roman Viktiouk, l’ancien président de l’Académie des Sciences Vladimir Fortov…

Libertés à la carte

Face à cette terrible « deuxième vague », l’attitude des autorités diffère radicalement en Russie et en Occident. En Europe occidentale, où la tendance politique de ces dernières années était au recul de l’État au profit de la société civile, les gouvernements n’hésitent pas à suspendre certaines libertés. Le simple énoncé des mesures – « autorisations de sortie », « couvre-feu » – fait froid dans le dos, quand il ne suscite pas l’incompréhension ou le rire (jaune, s’entend) : des stations de ski sans remontées mécaniques, des magasins laissant entrer leurs clients au compte-gouttes, des restaurants fermés. Sans parler de l’appel à porter le masque à la maison. On n’est jamais trop prudent. 

Dans la Russie de Poutine, la préférence est donnée à une sorte de liberté bien comprise.

Maniant la carotte et le bâton, le gouvernement français a prévu à la fois de lourdes amendes en cas d’infraction (135 euros pour une sortie démasquée…), et un plan de déconfinement progressif jusqu’au mois de janvier – un avenir radieux soumis au respect des règles et à la baisse des contaminations. Et en cas de troisième vague ? La logique française voudrait que l’on reconfine tout le monde, non ? 

Dans la Russie de Poutine, qu’il est de bon ton, à l’Ouest, de considérer comme un État policier voire dictatorial, la préférence est donnée à une sorte de liberté bien comprise. « Restez chez vous ! Ne sortez qu’en cas de nécessité ! N’oubliez pas votre masque et vos gants ! » Tel est le message martelé à la télévision, dans les magasins et les transports. Même à Moscou, où la situation est la plus préoccupante (7 000 cas par jour) et dont le maire, Sergueï Sobianine, est à la pointe de la lutte anti-Covid depuis mars (avec force recours aux technologies de traçage), les autorités optent pour les restrictions les moins contraignantes possibles. Les salles de spectacle demeurent ouvertes (mais limitées à 25 % de leurs capacités d’accueil), de même que les restaurants (une table sur deux). L’enseignement se fait toutefois à distance dans la majorité des établissements, du primaire à l’Université, et les portes des musées demeurent closes. 

Un policier veille au respect des mesures sanitaires dans le métro de Novossibirsk, à la fin d’octobre.
Photo : Kirill Kukhmar/TASS

Quant aux sanctions (jusqu’à 300 euros d’amende pour absence réitérée de masque), elles sont rarement appliquées, sans que l’on sache si ce laxisme relève d’une décision explicite du pouvoir ou d’une initiative des agents publics… 

Exemple, à Moscou : les plus de 65 ans étant tenus de rester chez eux pour éviter toute contamination, la mairie a bloqué leurs cartes de transport gratuit – au grand dam des intéressés. Ces derniers ont toutefois trouvé d’improbables alliés en la personne des contrôleurs : « Un jour, dans l’autobus, l’un d’eux me demande mon titre de transport, témoigne Vladimir Ardaïev, journaliste de 69 ans à la retraite. Je lui réponds que j’ai validé mon trajet avec ma carte bancaire [une possibilité offerte par les transports moscovites, ndlr], car mon abonnement gratuit est suspendu. Contre toute attente, il me dit que je n’aurais pas dû : Mes collègues et moi sommes conscients que l’on vous a privés de votre droit au transport gratuit ; la prochaine fois, présentez votre carte de retraité, comme d’habitude. J’en suis resté bouche bée. » 

La fébrilité de la population préoccupe le pouvoir qui y voit un terreau fertile à la contestation.

À l’entrée des stations de métro, des agents en uniforme munis de haut-parleurs se contentent de rappeler aux usagers l’obligation de porter masques et gants. Si, à l’automne, des rumeurs ont couru sur des « raids » de la police des transports verbalisant les récalcitrants, peu de Moscovites en ont été témoins… Comme l’écrivait Mikhaïl Saltykov-Chtchedrine, « la rigidité des lois russes est atténuée par la non-obligation de les respecter ». Au demeurant, aujourd’hui, dans le métro, la quasi-totalité des passagers voyage masquée. Pas toujours correctement, mais le cœur y est ! 

Éviter la psychose 

L’approche relativement « libérale » choisie par le Kremlin répond au souci de ne pas ajouter de difficulté à une situation déjà complexe. Comme partout dans le monde, l’économie russe est en crise. Selon le cabinet d’audit FinExpertizan, au deuxième trimestre de 2020, le nombre de chômeurs a culminé à 9,3 millions de personnes, soit 12,1 % de la population active. C’est six points de plus qu’annoncé par l’institut public de statistiques Rosstat. Et même ceux qui ont conservé leur emploi ne sont pas épargnés par la baisse des revenus.

Par ailleurs, tous assistent aux inquiétantes envolées de la courbe de mortalité. En conséquence, selon un récent sondage de VTsIOM, 70 % des Russes craignent d’être contaminés par le coronavirus. Tiraillés par le souci de leur santé, la nécessité de gagner leur pain et la volonté de maintenir un minimum de lien social pour ne pas sombrer, la plupart s’efforcent de mener la vie la plus normale possible. 

Cette fébrilité de la population et l’équilibre précaire trouvé aujourd’hui entre libertés et santé publiques préoccupent le pouvoir qui y voit un terreau fertile à la contestation. En Occident, des milliers de personnes – qu’il serait exagéré de réduire à un ramassis de coronasceptiques – ne manifestent-elles pas périodiquement contre des mesures sanitaires jugées liberticides ? Le Kremlin fait tout pour que les accusations de ce type – dont il a tant l’habitude – ne résonnent pas sous ses murs.