Toute l'équipe du Courrier de Russie fait une pause pour les fêtes. Nous vous souhaitons un joyeux Noël et une bonne année 2021

Caucase du Sud : Moscou au cœur du grand jeu

Caucase du Sud
Moscou au cœur du grand jeu

14 novembre 2020 - Dadivank, Haut-Karabagh. Des troupes russes ont été postées à proximité du monastère arménien de Dadivank. Photo : Jonathan Alpeyrie

Moscou semble avoir installé la paix dans le Caucase du Sud, après trente ans de conflit gelé dans le Haut-Karabagh. Mais l’ère de développement économique qui s’ouvre risque de remettre en question son statut de puissance régionale dominante.

« Je n’avais pas prévu d’inviter le groupe de Minsk [les États-Unis, la France et la Russie, chargés depuis 1992 par l’OCDE de trouver une issue au conflit dans le Haut-Karabagh, ndlr], mais lorsque l’on m’a informé que ses représentants souhaitaient me rencontrer, j’ai répondu : Soit ! Je n’ai rien contre. Ils ont peut-être des choses à me dire. [S’adressant à ses hôtes :] Si c’est le cas, vous pouvez les dire devant les caméras ou en privé : je ferai partir les journalistes. C’est comme vous voulez ! » C’est par ces mots, à cent lieues des habituelles circonlocutions de la langue diplomatique, que le président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, a accueilli à Bakou, le 12 décembre dernier, les coprésidents français et américain du groupe de Minsk, Stéphane Visconti et Andrew Shoffer.

Son discours était celui du vainqueur de la guerre de quarante-quatre jours qui a permis à l’Azerbaïdjan de récupérer les territoires perdus au profit de l’Arménie il y a vingt-huit ans. C’était également celui d’un chef d’État déçu par des diplomates qui, « en dépit du mandat de l’OCDE, n’ont joué aucun rôle dans le règlement du conflit ».

Entre deux feux

Sans être désignée nommément, la Russie n’échappe pas aux critiques de M. Aliyev, en sa qualité de troisième coprésidente du groupe de Minsk. Toutefois, en sifflant la fin de la partie, dans la soirée du 9 novembre, et en imposant à Bakou et à Erevan un cessez-le-feu total et le déploiement de ses « soldats de la paix », le Kremlin a su rester dans le jeu politique du remuant Sud-Caucase – au contraire de l’Élysée et de la Maison-Blanche.

Au demeurant, la mission qu’il s’est attribuée n’est pas une sinécure, et sa position n’a rien d’enviable. En Arménie, la Russie est accusée d’avoir fait le jeu de Bakou et trahi Erevan, son alliée dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective. Les relations ne sont pas beaucoup plus simples avec le camp opposé. Vladimir Poutine a ainsi clairement laissé entendre à Ilham Aliyev qu’il désapprouvait la tenue à Bakou, le 10 décembre, d’un défilé victorieux des troupes azerbaïdjanaises et de leurs alliées turques – avec Recep Tayyip Erdoğan en invité d’honneur.

La Russie a même interdit l’importation de tomates azerbaïdjanaises sur son sol, sous prétexte que des insectes nuisibles auraient été retrouvés dans des livraisons, en octobre. Selon une source diplomatique, il s’agirait en réalité d’une réponse aux discussions entre Bakou et Ankara sur un possible élargissement du mandat du contingent turc chargé de l’application de l’accord tripartite en territoire azerbaïdjanais.

Sur les 25 gisements de métaux précieux que l’Arménie exploitait dans le Haut-Karabagh, 23 sont passés sous contrôle azerbaïdjanais.

Bakou n’est pas en reste, et ses médias multiplient les reportages sur l’« arbitraire » de Moscou. À les en croire, le 12 décembre, le ministère russe de la Défense aurait produit une nouvelle carte du déploiement de ses soldats dans le Haut-Karabagh : la zone sous responsabilité russo-arménienne y engloberait des villages toujours disputés et revendiqués par Bakou.

En dehors de ce malentendu probable – qui a néanmoins provoqué des échanges de tirs entre soldats arméniens et azerbaïdjanais –, le cessez-le-feu est globalement respecté de part et d’autre. M. Aliyev peut donc à bon droit parler de « nouvelle ère » pour la région et se projeter sur le développement de cette dernière. Sur ce point, le Kremlin ne trouve rien à redire.

Le train de la paix

Pour le ministère russe des Affaires étrangères, la priorité doit être accordée au rétablissement des communications ferroviaires, coupées par près de trois décennies de guerre. Lors d’une conférence de presse, le 10 décembre, sa porte-parole, Maria Zakharova, a déclaré qu’un audit des infrastructures avait déjà été effectué – avec le concours de spécialistes russes – dans les zones frontalières de l’Arménie et du Nakhitchevan (l’exclave azerbaïdjanaise isolée entre l’Arménie, la Turquie et l’Iran). Pour elle, les gardes-frontières russes assureraient la sécurité des convois reliant l’exclave à l’Azerbaïdjan via le « corridor de Meghri », dans le sud de l’Arménie.

L’activité de Moscou sur la question du transport ferroviaire répond à des considérations économiques : c’est la Compagnie des chemins de fer russe RZD qui gère et exploite le réseau arménien. Exception notable, la voie longeant le corridor de Meghri appartient à l’Azerbaïdjan depuis l’époque soviétique. Le litige autour de son statut devrait faire l’objet de tractations entre Moscou et Bakou.

Jusqu’à présent, les activités de la RZD sont déficitaires en Arménie. Toutefois, l’heure est aux grands projets d’investissements dans la région : Ankara envisage d’ores et déjà la construction d’une ligne ferroviaire entre sa ville de Kars et le Nakhitchevan. La compagnie russe n’entend donc pas rester à quai et compte bien jouer un rôle de premier plan dans les futurs échanges entre Arménie, Azerbaïdjan et Turquie. Selon des sources à Erevan, ses émissaires y mèneraient un intense lobbying en faveur de la reconnaissance, par l’Arménie, de la frontière turco-azerbaïdjanaise – condition sine qua non de tout projet transfrontalier. L’affaire n’est pas gagnée : le ministère arménien des Affaires étrangères considère comme une menace pour la sécurité nationale le rétablissement des communications entre le Nakhitchevan et l’Azerbaïdjan.

Les trésors du Karabagh

Erevan pourrait néanmoins modérer ses positions afin de ne pas ajouter une débâcle économique à la défaite militaire. Jusqu’à présent, l’Arménie tirait une grande partie de ses richesses des mines (or, argent, mercure, cuivre, charbon, plomb) du Haut-Karabagh. D’après les experts russes, la région indépendantiste lui fournissait également la moitié de sa production agricole. L’issue de la guerre la prive désormais de cette manne : sur 25 gisements de métaux précieux, 23 sont passés sous contrôle de Bakou. Elle pourrait également perdre la mine d’or de Zod, traversée par la nouvelle frontière et exploitée jusqu’à présent par la GeoProMining Gold, un des principaux contributeurs au budget national. « L’arrêt de l’exploitation de la mine entraînerait d’importants troubles économiques et sociaux à travers le pays », estime l’analyste Vage Davtian.

En matière de développement économique, Ankara se révèle beaucoup plus active et ingénieuse que Moscou.

Il n’est pas exclu qu’Erevan recherche un compromis avec Bakou sur ce dossier comme sur d’autres. Une nécessité évidente, à l’heure où son principal bailleur de fonds, la Russie, se montre de plus en plus réticente à mettre la main au portefeuille. Depuis le début de la guerre, Moscou a déboursé environ 27 milliards de dollars pour aider son allié et la région séparatiste du Haut-Karabagh. Le conflit terminé, le robinet devrait se fermer. D’ailleurs, la baisse des cours des hydrocarbures n’autorise plus les largesses passées.

À Erevan, le nouveau ministre de l’Économie, Vagan Kerobian, est un des premiers à avoir pris conscience de la nouvelle donne et des opportunités à saisir. « L’ouverture des frontières [entre l’Azerbaïdjan et la Turquie] offrira de nouveaux horizons à nos propres exportations. Nous aurons accès aux ports turcs, peut-être même au marché azerbaïdjanais – et vice versa », a-t-il déclaré récemment à la télévision publique.

Le concurrent turc

Paradoxalement, Moscou semble moins à l’aise aujourd’hui qu’au cours des trois décennies pendant lesquelles elle s’est efforcée d’entretenir le statu quo en fournissant des armes aux belligérants. En matière de développement économique, Ankara se révèle beaucoup plus active et ingénieuse qu’elle.

L’exemple géorgien est à ce propos édifiant. En 2008, le Kremlin s’est raidi après l’élection du pro-occidental Mikheil Saakachvili, coupant les ponts avec son voisin. Or la présence américaine à Tbilissi ne dépassait pas le cadre politique, et ce sont finalement les entrepreneurs turcs qui ont investi le marché géorgien, dédaigné par leurs homologues d’outre-Atlantique (et déserté par les Russes). Aujourd’hui, dans les magasins d’Adjarie, région géorgienne frontalière de la Turquie, entre 70 et 75 % des produits sont de fabrication turque. Selon des sources non-officielles, les Turcs contrôleraient même 40 % de l’économie du pays.

Loin de se contenter de partenariats bilatéraux, Ankara agit aussi en puissance régionale. En 2006, elle a inauguré l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, puis le gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzurum l’année suivante. En 2015, Recep Tayyip Erdoğan a invité à Kars ses homologues géorgien et azerbaïdjanais, Guiorgui Margvelachvili et Ilham Aliyev, au lancement du chantier de gazoduc transanatolien (TANAP). Inauguré en 2018, celui-ci a fait de la Turquie un acteur important de l’approvisionnement énergétique de l’Europe tout en renforçant sa position dans le Caucase du Sud.

Aujourd’hui, Ankara est perçue dans la région comme un facteur de développement économique, tandis que Moscou demeure une puissance axée sur la sécurité (via les ventes d’armes) et les dons financiers. Or ni les roubles ni les canons russes n’ont permis à l’Arménie de s’en sortir. Pire, au sortir de la guerre dans le Haut-Karabagh, c’est la Turquie qui apparaît comme l’allié militaire le plus efficace. La Russie va devoir s’activer, dans les prochains mois, pour que la paix qu’elle a imposée ne lui échappe pas.