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Réunification allemande : le boulet de Gorbatchev

Réunification allemande
Le boulet de Gorbatchev

Mikhaïl Gorbatchev et Erich Honecker à Berlin, en 1987. AP Photo

Trente ans après, l’élite politique russe continue de considérer la réunification des deux Allemagne, en octobre 1990, comme une erreur géopolitique.

Le 3 octobre dernier, la ville allemande de Dessau-Rosslau, en ex-RDA, a inauguré une statue en hommage au dernier dirigeant de l’URSS, prix Nobel de la paix 1990, Mikhaïl Gorbatchev. Au cours de la cérémonie, le maire de la ville a salué l’homme politique qui a créé les « conditions de la révolution pacifique de 1989 et de la réunification allemande de 1990 ». 

En Russie, la nouvelle a été accueillie par un concert de moqueries visant d’une part la sculpture – d’une réalisation peu convaincante – et d’autre part le modèle. « Gorbatchev a été représenté comme un bureaucrate maigrichon, en veste matelassée et pantalon froissé, avec une sorte de petit marteau [en réalité une clef dont le panneton figure un nœud gordien, selon le service de presse de la ville, ndlr] à la main. Ce n’est ni son visage ni sa silhouette », a déclaré le sénateur Alexeï Pouchkov sur Telegram, ajoutant que le père de la perestroïka avait plus fait pour l’Allemagne que pour son propre pays. « C’est un monument à la gloire de l’Allemand inconnu ; il faudrait l’appeler : L’indécis au marteau. L’indécision est d’ailleurs ce qu’il y a de plus fidèle dans la statue », a-t-il poursuivi. 

Statue en hommage à Mikhaïl Gorbatchev sur la place du marché de la ville allemande de Dessau-Rosslau, le 3 octobre 2020. Photo: Peter Endig / dpa-Zentralbild / dpa

Le sénateur juge par ailleurs que la réunification est la preuve de l’échec de la politique allemande de Gorbatchev. Pour lui, le dernier dirigeant de l’URSS et le premier président de la Russie, Boris Eltsine, ont tous deux fait des compromis avec les Occidentaux – qui n’en demandaient pas tant –, en se contentant d’espérer quelque gain en échange – qu’on ne leur promettait pas. 

Ce point de vue est caractéristique de la vision des dirigeants russes actuels. Au demeurant, il n’est pas entièrement infondé. 

Scénario précipité

À proprement parler, le 3 octobre 1990 ne marque pas la « réunification » des deux Allemagne mais l’absorption de la RDA (Allemagne de l’Est) par la RFA (Allemagne de l’Ouest), le « nouveau » pays étant désormais régi par la Constitution ouest-allemande de 1949. L’ancien territoire de la RDA laisse la place à cinq régions administratives (Länder), plus Berlin également réunifiée. 

Sur le plan tant juridique que politique, les choses ont été menées « à la hâte », comme elles l’ont été, un an plus tard, en Union soviétique. Personne n’était prêt à une accélération de l’Histoire aussi brutale, à voir le « système soviétique » s’effondrer tel un château de cartes sous l’effet de la politique de Gorbatchev (perestroïka et glasnost). Il est d’ailleurs effarant que, parmi la cohorte de soviétologues de toutes sortes, aucun n’ait envisagé le scénario qui se réaliserait bientôt.

Paris et Londres sont particulièrement réticentes à l’idée d’une réunification – en Europe, une Allemagne forte fait toujours peur.

À l’automne 1988, lorsque pour la première fois le chancelier allemand Helmut Kohl évoque à Moscou la question de la réunification – à son grand étonnement, sans susciter de rejet de la part de Mikhaïl Gorbatchev –, le processus envisagé a peu en commun avec les événements tels qu’ils se dérouleront. Aussi étrange que cela puisse sembler, le dirigeant soviétique a activement facilité les choses en acceptant toutes les propositions de son interlocuteur – et en n’invitant pas ses collègues de RDA aux premières négociations : en pleine perestroïka, Moscou se méfie des « communistes orthodoxes » est-allemands. 

Mikhaïl Gorbatchev se montre alors particulièrement en avance sur son temps et sur ses interlocuteurs internationaux, qui peinent à se laisser entraîner hors des sentiers battus de la réflexion politique. Paris et Londres sont particulièrement réticentes à l’idée d’une réunification – en Europe, une Allemagne forte fait toujours peur. Une crainte ancienne qui n’a pas complètement disparu, si ce n’est qu’aujourd’hui, elle a moins pour objet l’Allemagne que la Russie.

Les choses s’accélèrent ensuite. Le traité de Moscou (également intitulé « traité quatre plus deux ») est signé le 12 septembre 1990 par les représentants des deux Allemagne et des quatre Alliés de la Seconde Guerre mondiale (États-Unis, France, Royaume-Uni, URSS) et entre en vigueur en mars 1991. Les Alliés y renoncent à toute occupation du territoire allemand ; la RFA redevient pleinement souveraine tout en s’engageant à maintenir ses effectifs militaires au-dessous de 370 000 hommes (elle en compte environ 160 000 aujourd’hui) et à ne pas posséder d’armes de destruction massive. 

Signature du traité « 4+2 » par les ministres des Affaires étrangères américain, français, britannique, soviétique, est- et ouest-allemand, le 12 septembre 1990 à Moscou. Photo : Service de Presse du gouvernement fédéral allemand / Arne Schambeck

Un des points les plus sensibles du document concerne le retrait des centaines de milliers de soldats soviétiques déployés en RDA. Ce dernier doit être impérativement achevé avant la fin de 1994 (ce qui sera le cas). Les raisons pour l’URSS de s’imposer une telle précipitation – tandis que ses partenaires se montreront beaucoup plus souples dans le respect de leurs obligations – tiennent largement à l’idéalisme politique qui motive alors Mikhaïl Gorbatchev.

Déséquilibre des engagements 

Le dirigeant soviétique et son entourage se représentent alors la future Allemagne réunifiée comme un État neutre et pacifique. Aux termes du traité de Moscou, aucune armée étrangère n’est autorisée à se déployer sur le territoire de l’ex-RDA – qui doit également rester vierge de toute arme nucléaire. Aucune disposition symétrique n’est prévue concernant la RFA. Pourtant, aujourd’hui encore, l’Allemagne (Ouest et Est confondus) accueille quelques 36 000 soldats américains. Le plan de réduction de ce contingent à 12 000 hommes, proposé l’été dernier par l’administration Trump, est loin de faire l’unanimité outre-Atlantique. À noter que des bataillons britanniques sont aussi présents – et qu’ils resteront déployés après le Brexit. 

Des missiles nucléaires américains sont également installés dans le pays, et l’armée allemande dispose d’avions capables de les transporter – ce qui n’enfreint pas le traité tant qu’ils demeurent « à l’Ouest ». Le déséquilibre des engagements entre l’URSS et les Occidentaux est, quoi qu’il en soit, évident. 

Gorbatchev rêvait de relations fondamentalement nouvelles avec l’Occident, reposant sur l’amitié et la confiance.

Outre l’aspect stratégique, de nombreux responsables de l’époque considèrent que Gorbatchev a « bradé » la RDA et qu’il aurait dû exiger un prix supérieur pour la réunification des deux Allemagne, surtout au regard de l’historique des négociations. Dans ses Mémoires, l’ancien ambassadeur soviétique en RFA, Valentin Faline, écrit que Bonn (la capitale de l’Allemagne de l’Ouest) était prête à offrir l’équivalent de 60 milliards de dollars actuels, dans les années 1960, pour récupérer la RDA. La RFA aurait même réitéré son offre vingt ans plus tard – quelques années avant la réunification. Helmut Kohl a d’ailleurs reconnu ultérieurement qu’il s’attendait à payer peu ou prou la même somme. L’affaire s’est finalement réglée autour de 4 milliards d’euros, dont 3 à crédit. Et Moscou de renoncer à tous ses actifs en RDA par-dessus le marché. 

Idéalisme et naïveté

L’idéalisme et l’altruisme politiques de Mikhaïl Gorbatchev ont peu d’équivalent dans l’Histoire. Le premier président de l’URSS pensait selon des catégories différentes de celles qui avaient cours. Il rêvait de relations fondamentalement nouvelles avec l’Occident, reposant sur l’amitié et la confiance. Il croyait à ce que lui disaient ses « partenaires occidentaux ». Par exemple à leur engagement verbal de ne pas repousser vers l’est les frontières de l’OTAN (qui ne devaient pas même inclure l’ex-RDA). Aujourd’hui, certains lui reprochent sa naïveté et affirment qu’il aurait dû transcrire ces promesses dans un traité en bonne et due forme. Cela aurait-il changé quelque chose ? Probablement pas : un traité se dénonce – les États-Unis en savent quelque chose. 

En réalité, Mikhaïl Gorbatchev n’aurait pu retarder l’intégration de la RDA à l’Alliance que de quelques années tout au plus. Ses interlocuteurs occidentaux avaient beau en avoir le pouvoir, ils n’ont jamais fait mine de mettre un veto à la croissance de l’OTAN. Par ailleurs, il est aisé, après coup, de comparer les sommes que Moscou aurait soi-disant pu obtenir à celle qu’elle a finalement touchée. En réalité, à l’époque de la réunification, l’URSS en plein délitement ne représentait plus qu’une menace géopolitique toute relative et n’était pas en mesure de demander plus que ce qu’on voulait bien lui donner. 

Environ un million de personnes ont célébré L’unité allemande à Berlin devant le bâtiment du Reichstag, dans la nuit du 3 octobre 1990. Photo : Jurg Schmitt / picture-alliance/dpa /AP Images

D’une certaine manière, les Allemands ont eu de la chance. Que le putsch d’août 1991 se soit produit plus tôt, et le processus de réunification aurait été sérieusement perturbé. Et, qui sait, si Gorbatchev n’avait jamais lancé sa perestroïka, on aurait peut-être toujours deux Allemagne aujourd’hui. 

En ce qui concerne la Russie, il faut bien reconnaître que la vision de son avenir qu’en avait le dernier dirigeant soviétique tranchait sur celle des Occidentaux. Même lorsque Boris Eltsine a tenté de mener des réformes de démocratisation de la vie politique et de libéralisation de l’économie, ils ont continué d’observer avec condescendance ce grand pays aux immémoriales traditions autoritaires et impérialistes. Comme s’ils ne pouvaient croire que la démocratie fût susceptible de s’y implanter durablement. Hélas, ils n’avaient pas tout à fait tort. La Russie postsoviétique a suivi un développement bien plus complexe et contradictoire que ne le pensait Gorbatchev. C’est sans doute pourquoi, aujourd’hui, on lui érige des monuments en Allemagne, et non en Russie. 

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