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Vladimir Poutine : une crédibilité internationale en jeu

Vladimir Poutine
Une crédibilité internationale en jeu

Mikhail Klimentiev/RIA Novosti

On vient de l’apprendre, Vladimir Poutine prononcera un discours – en visioconférence – lors de la 75e Assemblée générale des Nations unies, le 22 septembre prochain. Il devrait, comme souvent, y faire l’éloge du droit international et de l’ordre mondial instauré après 1945. En pleine affaire Navalny, le président russe est-il encore audible ? 

Le 1er septembre dernier, jour de rentrée scolaire et Journée du savoir en Russie, Vladimir Poutine s’est adressé, en visioconférence, aux élèves du pays. Il leur a dispensé un véritable cours d’histoire : « La fin de la Seconde Guerre mondiale a instauré un nouvel ordre mondial, dont les règles nous gouvernent encore aujourd’hui », a-t-il déclaré. Il a ensuite ajouté que, quarante ans plus tard, « quelqu’un », se décrétant vainqueur de la « guerre froide », avait décidé de troubler cet ordre et, dans ce but, entrepris de « réécrire l’histoire ». « On appelle collabos les gens qui collaborèrent avec les nazis. Ceux qui réécrivent l’histoire aujourd’hui sont les collabos de notre temps », a conclu le président russe. 

Molotov, Ribbentrop et compagnie 

Depuis bientôt un an, Vladimir Poutine mène une véritable campagne contre les tentatives de partager entre l’URSS et l’Allemagne nazie la responsabilité du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. En cause, la résolution du Parlement européen sur « l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe », adoptée le 19 septembre 2019 par 535 voix pour et 66 contre. Ce texte, activement soutenu par la Pologne, affirme que « le conflit le plus dévastateur de l’histoire de l’Europe a été une conséquence directe du tristement célèbre pacte Molotov-Ribbentrop et de ses protocoles secrets, aux termes desquels deux régimes totalitaires visant, l’un et l’autre, à conquérir le monde se partageaient l’Europe en deux zones d’influence ». 

Le Kremlin ne réagit pas immédiatement, jugeant probablement de peu d’importance ce texte parmi d’autres. Deux mois plus tard, pourtant, il contre-attaque. Vladimir Poutine s’est-il laissé convaincre que la résolution, au regard du rôle politique croissant du Parlement européen, pouvait finir par avoir des conséquences néfastes pour Moscou – par exemple en servant de base à une demande de réparations à la Russie en tant qu’héritière de l’URSS ? 

Joseph Staline et Joachim von Ribbentrop se serrent la main après la signature du pacte, au Kremlin, le 23 août 1939. Photo : Wikipédia

Quoi qu’il en soit, pendant de longs mois, sur différents supports – télévision, discours officiels, presse –, citant force archives fraîchement déclassifiées, le président russe fait de la Pologne, qui se pose aujourd’hui en victime principale de l’agression germano-soviétique, le premier pays collabo. Elle aurait même collaboré non par opportunisme et dans le but de s’épargner les pires maux, mais par antisémitisme. Le président russe se plaît ainsi à citer Józef Lipski, ambassadeur de Pologne à Berlin, qui proposait d’ériger un monument à Hitler si celui-ci réussissait à déporter les Juifs de Pologne en Afrique.

Au passage, il égratigne aussi Paris et Londres pour leur mollesse face au Führer au moment de l’invasion de la Tchécoslovaquie : « La Russie a déjà condamné les protocoles secrets du pacte Molotov-Ribbentrop. Aux autres pays d’en faire autant avec leurs gouvernements respectifs de l’époque », clame-t-il dans un entretien à l’agence TASS, en mars denier, avant de conclure : « Quoi que l’on pense de Staline, il ne s’est jamais sali en frayant avec Hitler. »

S’allier contre le Mal 

Tout en bataillant sur la question du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le Kremlin tente de raviver le souvenir de l’élément clef de son achèvement : la coopération étroite, l’alliance militaire antinazie entre l’URSS, les États-Unis et le Royaume-Uni. L’argument est clair : Roosevelt et Churchill auraient-ils rencontré Staline s’ils l’avaient considéré comme l’égal d’Hitler ?

Le jour où paraissait l’annonce du prochain discours de Vladimir Poutine à l’ONU, Berlin confirmait qu’Alexeï Navalny avait été empoisonné…

Cette idée sous-tend l’exposition « Staline, Churchill, Roosevelt. Une lutte commune contre le nazisme », qui vient de fermer ses portes aux Archives nationales de la Fédération de Russie. Les nombreux documents présentés racontent les échanges intenses, bien plus fréquents qu’on le dit communément, entre les trois chefs d’État pendant la guerre. Leur respect mutuel est également mis en avant, résumé dans un fait largement occulté par l’historiographie soviétique : Staline déclara un jour de deuil à la mort de Roosevelt (12 avril 1945). 

L’anecdote laisse songeur, au regard des relations qu’entretiennent Moscou et Washington aujourd’hui… Cela n’empêche pas Vladimir Poutine de souhaiter que, comme il y a 75 ans, la Russie et les Occidentaux mettent de côté leurs différends pour s’unir face aux défis de notre époque – de l’extrémisme islamique au coronavirus. Pour cela, il faudrait que les uns et les autres abandonnent leurs préjugés et les stéréotypes hérités de la « guerre froide » (notamment celui faisant de la Russie un empire diabolique aux visées éternellement hégémoniques sur ses voisins). 

Poster « Traité de l’amitié », Pyotr Maltsev, 1944.
Photo : Musée de la Grande Guerre patriotique de Moscou

Tel sera sans doute, en substance, le message que Vladimir Poutine voudra faire passer à la tribune virtuelle de l’ONU, le 22 septembre prochain. S’il semble difficile de s’opposer à des déclarations aussi pleines de bon sens, certains faits permettent néanmoins de douter de leur sincérité. 

L’URSS de Brejnev s’était déjà voulue faiseuse de paix en obtenant la signature du traité sur les relations entre la RFA et la RDA (1972), ou en rejoignant la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (1975). La répression du printemps de Prague (1968), l’expulsion de Soljenitsyne (1974), l’intervention en Afghanistan (1979) ou encore l’affaire du Boeing sud-coréen (1983) avaient annihilé ces efforts. 

Aujourd’hui, c’est l’attitude du Kremlin dans l’affaire Navalny qui vient parasiter le message de Vladimir Poutine. 

Le poison du déni

Ironie de l’Histoire, le jour où paraissait l’annonce du prochain discours de Vladimir Poutine à l’ONU, Berlin confirmait que l’opposant russe Alexeï Navalny avait été empoisonné par une substance de la famille du Novitchok – l’arme chimique utilisée il y a deux ans contre l’ancien agent double Sergueï Skripal

En d’autres termes, tandis que le président russe s’apprête à faire l’apologie du droit, quelqu’un, en Russie, utilise contre son principal opposant politique une substance interdite par les conventions internationales. 

Les Occidentaux ont plusieurs fois demandé à la Russie d’enquêter sérieusement. Berlin envisage en outre de faire appel à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Ces déclarations ont été accueillies froidement à Moscou. Le sénateur Andreï Klimov assure que toute l’affaire est une provocation. Pour son collègue Alexeï Kondratiev, ancien colonel du Renseignement extérieur, il s’agit d’une campagne d’intoxication visant à faire échouer le projet de gazoduc Nord Stream 2 (Berlin y est pourtant favorable…). La porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, qualifie quant à elle la réaction des Occidentaux de « préparée à l’avance », insinuant sans doute par là qu’ils étaient déterminés à trouver du Novitchok avant même d’avoir commencé à chercher… 

Comment se fait-il qu’en Russie, en 2020, des personnes aient eu accès à une arme de destruction massive ?

Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, se montre moins catégorique : « On nous accuse de ne rien faire. C’est faux. Dès le premier jour, le ministère de l’Intérieur a procédé à des vérifications. Mais une enquête ne peut être ouverte tant que les faits ne sont pas établis », déclare-t-il le 1er septembre dans un discours devant les étudiants du MGIMO, l’université des élites russes. 

Ces « vérifications » de routine ont effectivement eu lieu. Toutefois, officiellement, il n’y a aucune raison d’ouvrir une enquête judiciaire, aucune trace de poison n’ayant été découverte. « Nous ne comprenons pas, hélas, ce qui peut être la cause de l’état du patient [Alexeï Navalny, jamais désigné nommément dans les communiqués du Kremlin, ndlr] », déclarait le porte-parole de la présidence, Dmitri Peskov, le 24 août. Cette position n’a pas varié d’un iota depuis deux semaines. 

« Le poison est l’arme des femmes, des lâches et des eunuques ». Manifestation du Parti libertarien de Russie à Moscou, le 20 août 2020.
Photo : Alexandre Halperin/RIA Novosti

Cette attitude est d’autant plus étonnante que personne, aujourd’hui, n’accuse sérieusement le Kremlin de tentative d’empoisonnement sur la personne d’Alexeï Navalny. Aucune capitale occidentale ne cherche non plus à s’ingérer dans les affaires intérieures de la Fédération de Russie en y envoyant ses propres enquêteurs. En réalité, la nécessité impérieuse d’une enquête est liée à l’« arme du crime » : une substance neurotoxique considérée comme une arme de destruction massive. C’est pour cette raison que l’affaire Navalny dépasse le cadre de la chronique judiciaire russe et intéresse le droit international. 

Comment se fait-il qu’en Russie, en 2020, des personnes aient eu accès à une arme de ce type et aient pu s’en servir ? Moscou assure depuis 2017 avoir détruit ses stocks d’armes chimiques. Y aurait-il donc eu des fuites ? L’État russe connaîtrait-il des défaillances en matière de sécurité et de contrôle des sites renfermant les substances les plus dangereuses du monde ? Si, aujourd’hui, quelque fonctionnaire véreux de Sibérie est capable de se procurer une arme chimique afin d’empêcher les révélations d’un militant anti-corruption (une des explications plausibles de la tentative d’empoisonnement visant Alexeï Navalny), faut-il s’inquiéter pour la surveillance des stocks d’ogives nucléaires ? Pour le Kremlin, ces questions sont fondamentalement plus gênantes que les accusations de tentative d’assassinat dont il est l’objet sur les réseaux sociaux. 

En résumé, ce n’est pas en polémiquant sur le début de la Seconde Guerre mondiale mais en enquêtant sur ce qui s’est passé il y a bientôt trois semaines à l’aéroport de Tomsk, en coopérant avec Berlin et avec les institutions internationales, que Moscou prouverait son attachement à l’ordre juridique né après 1945. Sa crédibilité internationale est à ce prix. 

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