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Force de la Sibérie 2 : un projet pharaonique de secours

Force de la Sibérie 2
Un projet pharaonique de secours

Pour l’analyste Mikhaïl Kroutikhine, le nouveau mégaprojet de Gazprom vise essentiellement à palier l’incapacité d’un autre gazoduc, Force de la Sibérie, à livrer les volumes gaziers promis à Pékin. Ses prétendues ambitions géopolitiques seraient un écran de fumée.

Il y a plusieurs semaines, Alexeï Miller, le patron de Gazprom, annonçait le lancement d’un nouveau projet de gazoduc, Force de la Sibérie 2. Partant des gisements de Sibérie occidentale (notamment ceux de la péninsule de Iamal), il permettrait officiellement de livrer à la Chine, via la Mongolie, jusqu’à 50 milliards de mètres cubes de gaz par an – en plus des 38 milliards de Force de la Sibérie, le premier pipeline russo-chinois inauguré en décembre dernier. Son tracé (6 700 kilomètres, dont 2 700 en territoire russe), à travers des zones largement inhabitées de toundra et de taïga, permettrait d’unifier les réseaux gaziers est et ouest du pays, tout en desservant de nouvelles régions de Sibérie orientale. 

Cher au Kremlin, ce projet revêt une signification géopolitique indéniable. Le tracé initial, traversant la frontière russo-chinoise dans l’Altaï et plus court de centaines de kilomètres, a été revu après que Vladimir Poutine a suggéré à M. Miller, en octobre 2019, de « penser à la voie mongole ». Il est évident que Moscou veut ainsi affirmer son influence à Oulan-Bator.

Lancement du chantier de Force de la Sibérie, à Ous Khatyn, en Iakoutie, le 1er septembre 2014. Photo : ITAR-TASS / Valery Sharifulin

De plus, en reliant les gisements occidentaux de la Russie – dont le gaz est actuellement exporté vers l’Europe – à son réseau oriental, Gazprom réaliserait un des objectifs fixés par le chef de l’État en 2016 : « Être capable, si des difficultés surviennent en Europe, de réorienter rapidement les flux vers l’Orient ». Ce faisant, Gazprom se donnerait également la possibilité de vendre au plus offrant. Ce dernier argument doit toutefois être relativisé : depuis la montée en puissance du gaz naturel liquéfié (GNL) sur les marchés mondiaux, Chinois et Européens achètent leur gaz sensiblement au même prix…

Doutes

En dépit de ces ambitions, la réalisation du projet est loin d’être acquise pour plusieurs raisons. D’une part, la compagnie gazière russe a déclaré des pertes nettes de 306,231 milliards de roubles (3,89 milliards d’euros) au premier trimestre 2020 – contre un bénéfice de 199,469 milliards de roubles (2,54 milliards d’euros) sur la même période en 2019. Si l’on se base sur les calculs de l’institut d’analyse de Gazprom, VNIIGAZ, la partie terrestre du gazoduc Nord Stream reliant Iamal à la Baltique a coûté 92 milliards de dollars pour 2 100 kilomètres. Le coût des 2 700 kilomètres de Force de la Sibérie 2 devrait donc très largement dépasser les 100 milliards de dollars. 

Dans un contexte d’effondrement des cours des hydrocarbures, rien ne dit que Gazprom trouvera les financements pour ce nouveau projet pharaonique.

D’autre part, bien que Moscou ait signé un mémorandum avec Oulan-Bator pour la construction du tronçon et le passage du gaz en territoire mongol, Pékin n’a pas encore donné son accord pour ce tracé. Par le passé, tous les projets de gazoduc transmongol ont été refusés par la Chine. 

Le voisin chinois est d’autant moins pressé de donner sa réponse qu’il a su diversifier son approvisionnement (notamment en pariant sur le GNL) pour ne dépendre d’aucun fournisseur. Pékin considère déjà le gazoduc inauguré à la fin de l’année dernière comme une source secondaire, voire « de secours », pour le cas où la situation politico-militaire se tendrait dans le Pacifique, empêchant certains tankers d’accéder à ses ports. 

Précipitation

Dans ces conditions, la construction du nouveau pipeline étonne. En réalité, elle a probablement été décidée afin de palier les difficultés rencontrées par le premier Force de la Sibérie. 

En mai 2014, à Shanghai, la Russie s’engage à exporter jusqu’à 38 milliards de mètres cubes de gaz par an vers la Chine via ce gazoduc. Pour ce faire, elle compte sur les gisements de Tchaïanda (Iakoutie) et de Kovykta (région d’Irkoutsk), le premier devant assurer les deux tiers des volumes promis. Après le raccordement de divers gisements mineurs de Sibérie orientale, Gazprom ambitionne même, à terme, de livrer annuellement plus de 60 milliards de mètres cubes de gaz à son voisin.

Selon Andreï Filippov, directeur adjoint de Gazprom en charge du forage, c’est Alexeï Miller en personne qui aurait pris la décision d’accélérer les négociations sans attendre les résultats définitifs des opérations de prospection. Le patron de la société russe aurait craint que les Chinois ne se tournent vers le GNL américain – ce que le contrat de Shanghai ne les a pas empêchés de faire par ailleurs… 

Alexeï Miller détaille à Vladimir Poutine le tracé de Force de la Sibérie, le 3 août 2017. Photo : RIA Novosti

Cinq ans plus tard, à l’automne 2019, les doutes de certains ingénieurs proches du dossier se confirment : les réserves souterraines de Tchaïanda et de Kovykta se révèlent beaucoup moins riches qu’espéré. Naît alors l’idée d’un gazoduc « auxiliaire » mettant à contribution les gisements de Iamal afin d’honorer le contrat chinois.

Dans un contexte d’effondrement des cours des hydrocarbures, rien ne dit que Gazprom trouvera les financements pour ce nouveau projet pharaonique. S’il y parvient, il n’est pas exclu que les efforts consentis le laissent exsangue et précipitent son démantèlement au profit d’entreprises régionales plus modestes. La réforme du secteur gazier russe, évoquée depuis plus de dix ans par les analystes spécialisés, est en marche.