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Prague-Moscou : l’espion qui venait d’un autre temps

Prague-Moscou
L'espion qui venait d'un autre temps

La foule salue le maréchal soviétique Ivan Koniev à son arrivée à Prague en mai 1945. Photo : RIA Novosti

À Prague, loin du consensus attendu en cette période de commémoration du 75e anniversaire de la capitulation nazie, une partie de la classe politique conteste le rôle joué par Moscou dans la libération de la ville et l’accuse de vouloir assassiner son maire…

En février dernier, à l’initiative du maire de Prague, Zdeněk Hřib, le conseil municipal de la capitale tchèque entérine le changement de nom de la place des Châtaigniers, où se trouve l’ambassade de Russie. L’endroit est rebaptisé place Boris-Nemtsov, du nom de l’opposant russe assassiné en 2015 à côté du Kremlin.

Prague n’est pas la première ville à célébrer de la sorte la mémoire de l’homme politique connu pour ses critiques virulentes à l’encontre de Vladimir Poutine et du « rattachement » de la Crimée à la Russie. Avant elle, Vilnius, Kiev et Washington avaient pris des décisions similaires – toujours à deux pas d’une représentation diplomatique russe… Toutefois, la République tchèque entretient a priori de meilleures relations avec la Russie que la Lituanie, l’Ukraine et les États-Unis. À Moscou, le malaise est palpable.

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Le maire de Prague, Zdeněk Hřib (à gauche), inaugure la nouvelle place Boris-Nemtsov, le 27 février 2020.
Photo : sova.news

Deux mois plus tard survient une autre nouvelle inquiétante : le déboulonnage de la statue du maréchal soviétique Ivan Koniev, qui a libéré la capitale – tchécoslovaque à l’époque – de l’occupation allemande en mai 1945. L’événement est retransmis en direct à la télévision nationale. À cette occasion, Ondřej Kolář, le maire de l’arrondissement à l’origine de la décision, fils d’un ancien ambassadeur en Russie et aux États-Unis, ironise : « Koniev ne portait pas de masque. Or les règles sont les mêmes pour tous : [épidémie de coronavirus oblige] il faut se couvrir le nez et la bouche pour sortir… » Sur les réseaux sociaux, la réaction est vive de la part de certains parlementaires et de nombreux citoyens, offusqués d’une décision prise en période de confinement, empêchant toute opposition de se manifester. Le président Miloš Zeman – dont le poids politique est très relatif dans le système parlementaire tchèque – exprime également sa désapprobation.

En Russie, le déboulonnage de la statue d’un membre éminent du panthéon militaire soviétique passe mal. Il ne s’agit plus d’une provocation politique, comme dans le cas de la place Boris-Nemtsov, mais d’un affront direct. Premier gardien du temple, le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, propose de racheter et de rapatrier la statue en Russie. Il se voit opposer une fin de non-recevoir de la part des autorités tchèques : le monument appartient à la ville, l’État ne peut en disposer à sa guise.

« On découvre l’existence d’une substance hautement toxique dans le bagage d’un voyageur, et on le laisse vaquer à ses occupations ? Cela n’a pas de sens… »

Une instruction judiciaire pour outrage public à la gloire militaire de la Russie est également ouverte à Moscou. La démarche, maladroite, est unanimement condamnée par la classe politique tchèque – M. Zeman en tête – comme une tentative d’ingérence.

Le ministère russe des Affaires étrangères appelle enfin Prague à respecter l’accord bilatéral de 1993 sur la préservation des monuments historiques, et tente d’obtenir un droit de regard sur le destin futur de la statue, provisoirement installée dans un musée. Autant de demandes demeurées sans réponse.

Une histoire de mallette

Le débat est pourtant loin d’être clos. Trois semaines plus tard, l’hebdomadaire tchèque Respekt publie un article intitulé « L’homme à la ricine ». Il affirme qu’au début du mois d’avril, un individu muni d’un passeport diplomatique russe a atterri à Prague où l’attendait une voiture officielle. Selon des sources anonymes, le voyageur était en possession d’une mallette contenant de la ricine, une substance hautement toxique utilisée comme poison par les services secrets bulgares pour éliminer l’écrivain et dissident Georgi Markov à Londres en 1978 (à l’aide du fameux « parapluie bulgare »).

Déboulonnage et déplacement de la statue du maréchal soviétique Ivan Koniev, le 3 avril 2020.
Photo : TASS / EPA / MARTIN DIVISEK

Informés de sa présence sur le sol tchèque, les services de sécurité locaux auraient immédiatement accordé une protection renforcée à MM. Hřib et Kolář, probables cibles de l’homme envoyé par Moscou pour laver l’affront.

Moscou réfute catégoriquement ces allégations. « Tout cela ressemble fort à un énième ragot »,  déclare le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, le 27 avril. « On découvre l’existence d’une substance hautement toxique dans le bagage d’un voyageur, et on le laisse vaquer à ses occupations sans le renvoyer dans son pays ? Cela n’a pas de sens… », dénonce pour sa part le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov.

Pour un agent secret, M. Kontchakov est très actif sur les réseaux sociaux…

Prague prend également conscience de la minceur des preuves avancées par Respekt et s’empresse de rassurer Moscou : aucun renvoi de diplomate russe n’est à l’ordre du jour, et le dialogue reste ouvert…

Un agent très indiscret

Les médias tchèques se montrent beaucoup moins conciliants. Ils rappellent à souhait les récentes affaires d’empoisonnement impliquant la Russie : Alexandre Litvinenko à Londres en 2006, Sergueï Skripal en 2018 à Salisbury. Le 10 mai, un reportage télévisé désigne nommément « l’homme à la ricine ». Il s’agit d’Andreï Kontchakov, 34 ans, employé de Rossotroudnitchestvo, une sous-direction du ministère russe des Affaires étrangères en charge de la promotion de la culture. Bref, un spécialiste du soft power… Dans une interview accordée au journal tchèque Seznam, le fonctionnaire reconnaît avoir voyagé en possession d’une mallette. Selon lui, elle ne contenait pas de la ricine mais un produit désinfectant (l’épidémie de coronavirus frappe alors l’Europe depuis plusieurs semaines) et des bonbons.

Au fur et à mesure des publications, de nouveaux éléments s’ajoutent au dossier, grossissant le flot de questions laissées sans réponse par l’enquête de Respekt. On apprend bientôt que M. Kontchakov n’a pas atterri à Prague début avril, mais le 14 mars. La statue du maréchal Koniev se tenait toujours solidement à sa place à cette date. Dès lors, la thèse d’une vengeance russe contre la municipalité pragoise prend du plomb dans l’aile.

Andreï Kontchakov. Photo : gorodfinansov.ru

On découvre ensuite que le prétendu « agent secret » est très actif sur les réseaux sociaux, notamment en cette période de commémoration des 75 ans de la victoire de 1945. En outre, son empressement à répondre aux journalistes cadre mal avec la discrétion totale dont il est censé faire preuve.

Enfin, si les accusations de tentative d’empoisonnement fleurent bon la « guerre froide » du siècle passé, que penser de l’information selon laquelle, d’après l’ambassadeur de Russie à Washington, l’acte juridique ouvrant la voie au déboulonnage de la statue du maréchal Koniev a été rédigé par un cabinet d’avocats américain, Squire Patton Boggs ? Aux États-Unis, la décision de la municipalité pragoise a d’ailleurs le soutien du comité des affaires étrangères de la Chambre des représentants…

Révisionnisme banal

La prétendue tentative d’assassinat sera probablement bientôt oubliée. La séquence entière est toutefois significative de la période actuelle et de l’évolution des mentalités en Europe.

Les libertés que certains décideurs politiques prennent à l’égard de la vérité historique tendent à devenir monnaie courante depuis de longs mois.

Zdeněk Hřib et Ondřej Kolář sont, l’un comme l’autre, de jeunes dirigeants politiques qui considèrent la Russie de Vladimir Poutine comme un pays non démocratique aux lourdes responsabilités historiques – pour l’assassinat de Boris Nemtsov, pour la politique menée à l’égard de l’Ukraine, mais aussi pour les crimes perpétrés par l’Union soviétique, dont celui d’avoir libéré l’Europe de l’Est du terrible joug nazi pour y instaurer la tyrannie communiste.

Cependant, il convient de souligner que les arguments avancés, en l’occurrence, pour justifier le déboulonnage de la statue de Koniev reposent sur de mauvais fondements historiques. MM. Hřib et Kolář affirment ainsi que la figure du maréchal soviétique ne saurait avoir sa place dans leur ville : d’une part, il s’est contenté d’entrer dans une Prague déjà entièrement libérée par les résistants tchèques, et, d’autre part, il est l’homme qui a réprimé dans le sang l’insurrection de Budapest en 1956. Or c’est faux : l’opération de libération de Prague a coûté la vie à 12 000 soldats soviétiques (on a vu ville libre plus paisible) ; et c’est une autre gloire militaire soviétique qui a mis un terme à la révolte hongroise, le maréchal Gueorgui Joukov (il a même été décoré pour cela). En sa qualité de commandant en chef des forces du pacte de Varsovie, le maréchal Koniev n’était alors qu’indirectement impliqué dans la répression.

Le maréchal Ivan Koniev s’adresse aux habitants de Prague après la libération, en mai 1945.
Photo : RIA Novosti

Hélas, les libertés que certains décideurs politiques prennent à l’égard de la vérité historique tendent à devenir monnaie courante depuis de longs mois. L’adoption, en septembre dernier, par le parlement européen, d’une résolution affirmant la responsabilité équivalente de l’URSS et de l’Allemagne nazie dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, semble avoir « décomplexé » les forces révisionnistes qui prospèrent à Varsovie, Prague et Vilnius, et qui ne se gênent plus pour accuser Moscou de tous les maux. À les entendre, la libération d’Auschwitz et la prise de Berlin par l’Armée rouge sont au fond peu de chose si l’on considère que Staline et l’URSS ont opprimé la moitié de l’Europe pendant le demi-siècle qui a suivi.

Par chance, des voix de raison continuent de se faire entendre en Europe occidentale. « Les honteuses tentatives de réécriture de l’Histoire, auxquelles nous assistons ces derniers mois, nécessitent un certain nombre d’éclaircissements dont l’évidence des faits historiques devrait pourtant nous dispenser, écrivait ainsi le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, dans une tribune publiée par Der Spiegel le 7 mai dernier. L’Allemagne seule a déclenché la Seconde Guerre mondiale en attaquant la Pologne. Elle seule est responsable des crimes de l’Holocauste. Quiconque en doute et désigne un autre coupable manipule l’histoire, divise l’Europe et commet une lourde injustice à l’égard de millions de victimes. »

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