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Le confinement : un remède vénéneux

Le confinement
Un remède vénéneux

Crédits Image : Alex Vasilyev

Pour le politologue Gleb Kouznetsov, les mesures de protection sanitaire prises par les gouvernements pour combattre le coronavirus sont trop extrêmes et auront des conséquences graves pour nos sociétés et leurs économies.

La Russie et l’Europe sont entrées dans une tempête qui servira de cas d’école. Face à la menace d’une épidémie, les gouvernements ont d’abord pris des mesures souples et dispensé des conseils de bon sens qui ont tantôt provoqué l’hystérie de leurs populations, tantôt se sont heurtés à une indifférence générale. Ces réactions les ont ensuite contraints à hausser le ton et à décréter la fermeture des frontières et le confinement général. Mais en cédant à la panique et au besoin de protection exprimé par les populations – deux sentiments qu’ils ont eux-mêmes nourris –, les décideurs politiques ont commis, plus qu’une bêtise, une erreur aux conséquences potentiellement désastreuses.

Guerre d’usure 

D’abord, licenciés ou mis au chômage partiel, les gens vont, dès à présent, s’appauvrir. Tous. De Lisbonne à Vladivostok – les transports internationaux étant réduits à la portion congrue, la vitesse d’appauvrissement est globalement partout la même. Et le retour à la normale n’est pas pour demain.
Ensuite, le système de protection sociale va, lui aussi, s’étioler. Les chômeurs, dont beaucoup ne disposent d’aucune épargne pour faire face aux coups durs, se retrouveront bientôt sans l’aide des États, eux-mêmes privés de ressources. Ces derniers voudront peut-être faire marcher la planche à billets, mais ce ne sera d’aucun effet. 

Des policiers se préparent à patrouiller dans les rues de la ville de Tcherepovets (région de Vologda), le 30 mars 2020. Photo : Site du maire de Tcherepovets

Enfin, le coup sera fatal pour les systèmes de santé, plus que jamais privés des fonds nécessaires pour financer salaires, matériel et investissements. En d’autres termes, les mines affligées des hauts responsables se disant « soucieux de protéger le système de santé » ne trompent personne : ils ne sauveront rien. 

L’Institut Robert-Koch (Allemagne) évalue à deux ans la durée de la pandémie, qui pourrait connaître une série de vagues. Dans ces conditions, il n’est pas impossible que les systèmes de santé ne résistent pas même à la première déferlante. Le virus aura ensuite le champ libre pour faucher ses victimes, épuisées à la fois physiquement et moralement. Souvenons-nous de la grippe espagnole, qui a largement profité des ravages causés par la Première Guerre mondiale. 

Une société dans laquelle l’accès aux ressources informationnelles se développe plus rapidement que le niveau d’éducation est particulièrement vulnérable aux épidémies.

Dans un contexte de crise économique profonde, le risque est grand de voir se multiplier les pathologies cardiaques graves (pas seulement chez les populations à risque mais chez les jeunes actifs, touchés par le chômage) et s’aggraver les maladies chroniques. Sans parler de la hausse des suicides et des problèmes psychologiques.

Pour conclure, l’ensemble des mesures prises par les pays européens sur l’exemple de la Chine (en réalité, nul ne sait ce que Pékin a réellement fait pour maîtriser l’épidémie) tuera indirectement plus de monde que ne l’aurait fait le virus si l’on s’en était tenu à des mesures strictement sanitaires et médicales : se laver les mains, protéger les plus fragiles, tester au plus vite le plus de personnes possible, etc. 

Maladie médiatique 

Une société dans laquelle l’accès aux ressources informationnelles (quelles qu’elles soient) se développe plus rapidement que le niveau d’éducation est particulièrement vulnérable aux épidémies en raison de l’avidité d’information dont fait preuve la population, pourtant incapable d’en analyser la teneur de façon critique. 

Un travailleur médical de la clinique №15 de Moscou, qui dispose de plus de 1 300 lits dont 110 en soins intensifs, le 27 mars 2020. Photo : Kirill Kallinikov / RIA Novosti

Bien aidée en cela par les médias, la société russe (entre autres) s’est longtemps plu à considérer le Covid-19 comme une sorte de « grippe saisonnière », sans savoir exactement ce que l’on entendait par là, ignorant le nombre exact de morts causés chaque année par cette maladie, les éventuelles séquelles des patients les plus gravement atteints ou les techniques médicales utilisées pour en atténuer les effets. Et voici que, presque du jour au lendemain, le nouveau coronavirus est devenu « la peste du XXIe siècle », prête à anéantir la population mondiale si aucune mesure drastique n’était prise. Et au diable l’économie, les libertés et l’avenir, quand les gens meurent les uns après les autres ! 

En réalité, le Covid-19 n’est ni la grippe ni la peste. C’est une nouvelle maladie, dont les scientifiques découvrent chaque jour de nouvelles facettes – certaines essentielles en vue d’une éradication à plus ou moins long terme. 

Vulnérables face au Covid-19, nos aînés ne le sont-ils pas plus encore face à la crise qui risque de les priver de tout système de protection sociale ?

Cependant, dans les médias, on ne parle pas des avancées de la science, en dehors d’une haletante course au vaccin. On évoque peu les patients guéris et l’on n’insiste sans doute pas assez sur le nombre de porteurs sains, à propos desquels il est d’usage de souligner leur capacité à transmettre la maladie sans savoir qu’ils sont contaminés. On en oublierait presque leur bonne santé… En somme, selon les estimations les plus pessimistes, une fois ces derniers pris en compte, le taux de mortalité ne dépasse pas les 0,6 %.

Le choix du pire 

Chaque semaine apporte des progrès dans la recherche médicale. Début mars, une technique permettant la multiplication des tests de dépistage a vu le jour. Les tests de médicaments avancent également. Mais le public veut des résultats immédiats, au risque de placer ses espoirs dans n’importe quoi. En attendant, il se plaît à répéter combien « nos chers aînés » sont vulnérables face au Covid-19. Mais ne le sont-ils pas plus face à la crise qui, en mettant sur le carreau leurs enfants et petits-enfants, les privera à coup sûr du système social qui leur assure encore, pour les plus chanceux, retraites et soins médicaux ? 

Faire le pari raisonné de l’immunité collective aurait, certes, entraîné de nombreuses pertes humaines immédiates, mais également permis de protéger l’économie. Or, l’hystérie qui s’est emparée des décideurs politiques mondiaux semble indiquer qu’ils sont disposés à entrer dans le monde post-coronavirus en traînant dans leur sillage une cohorte de délaissés. En d’autres termes, les mesures de confinement strict mettent en danger la vie de millions de gens.

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Gleb Kouznetsov