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Covid-19 : l’heure de vérité pour le Kremlin

Covid-19 : l’heure de vérité
pour le Kremlin

Coronavirus oblige, l’accès aux événements organisés au Kremlin en présence de Vladimir Poutine fait l’objet d’un contrôle encore plus strict qu’habituellement : la température des journalistes et de tous les employés du service de presse de l’administration présidentielle est contrôlée trois fois, et des flacons de gel hydroalcoolique sont installés à l’entrée du centre de presse. Et ce n’est que le début, estime Mikhaïl Rostovski, chroniqueur du quotidien Moskovski Komsomolets.

Dans le « meilleur des mondes » qui est en train de naître sous nos yeux, ce ne sont ni les présidents, ni les rois, ni les politiciens qui tiennent les rênes. Dans cette effrayante nouvelle réalité, tout est subordonné à la nécessité de repousser ce maudit coronavirus aussi loin que possible de soi. Néanmoins, si le rôle de la politique et de ses acteurs peut sembler reculer au second plan, il a en fait décuplé. Par exemple, l’ampleur des pertes entraînées par la crise – en Russie et dans le monde entier – dépendra, en premier lieu, de la capacité de nos dirigeants à ne pas céder à la panique, à ne pas imiter aveuglément leurs homologues étrangers, et à prendre des décisions optimales dans la situation concrète qui se présente à eux. 

Une responsabilité accrue

Selon une sage maxime, « on est féministe tant qu’on n’a pas fait un bon mariage, communiste tant qu’on ne possède rien, et athée tant que l’avion vole sans secousses ». Les libertés civiles – auxquelles l’homme s’est tant habitué que, bien souvent, il ne les perçoit plus comme des acquis mais comme des faits établis – sont les premières à être sacrifiées à la lutte contre le fléau. Qu’y a-t-il de plus naturel que de sortir de chez soi, d’aller dans un parc, au cinéma ou au restaurant, et de faire les magasins à sa guise ? Il ne s’agit pas même de droits imprescriptibles de l’homme, mais d’un état naturel des choses – qui cesse toutefois de l’être en période d’épidémie. En cas d’état d’urgence généralisé, les compétences des structures officielles du pouvoir augmentent de façon phénoménale.

Le député Oleg Nilov mesure sa température avant une séance de la Douma d’État, le 17 mars 2020. Photo : Vladimir Fedorenko / RIA Novosti

Si leurs prérogatives sont renforcées, il en va de même de leur niveau de responsabilité. Il ne fait aucun doute que notre civilisation survivra au coronavirus. Bien plus mortelle que le péril qui nous menace aujourd’hui, la pandémie de grippe espagnole survenue en 1918-1919 a principalement touché les 20-40 ans et tué entre 10 et 20 % des malades. Pour mieux se rendre compte de l’ampleur de la catastrophe, il suffit de se rappeler que près d’un tiers de la population mondiale avait alors été contaminée. L’humanité avait toutefois tenu bon, et aucun pays n’avait ensuite été en proie au chaos et à l’anarchie (dans certains États, comme la Russie, le chaos et l’anarchie régnaient mais pour des raisons sans lien aucun avec la grippe).

Pour l’heure, la priorité revient à la tâche la plus essentielle : survivre – de préférence en essuyant le moins de pertes possible.

Dans une certaine mesure, cette expérience séculaire a de quoi rassurer. Néanmoins, il y a cent ans, le tissu social, économique et technologique était bien moins complexe qu’il ne l’est aujourd’hui. Nos aïeux n’avaient pas la possibilité de travailler à distance. Ils n’avaient qu’une seule alternative : travailler ou ne pas travailler. Et si le niveau actuel de développement technologique nous offre davantage de moyens de protection, il nous rend également plus vulnérables – en ce sens que nous sommes plus exigeants à son égard. En 1918, les gens avaient un rapport plus philosophique à la vie et à la mort : la mortalité était beaucoup plus élevée en cas de maladie. Les systèmes de protection sociale étaient rudimentaires : ceux qui tombaient malades et perdaient leur emploi se retrouvaient livrés à eux-mêmes à un point que l’on imagine difficilement aujourd’hui. 

La verticale du pouvoir à l’épreuve

En quelques décennies, nous avons perdu l’habitude de vivre dans cette réalité. Nous faudra-t-il nous y réaccoutumer ? Nullement. La question qui se pose à nous est différente : aujourd’hui, la gestion d’un pays exige un niveau très élevé de savoir-faire politique et une grande sophistication administrative. Or l’effondrement d’un mode de vie réveille toujours les instincts les plus bas. La mission des autorités doit être de les refréner, d’empêcher la panique de s’installer, de maintenir l’ordre et de garantir un approvisionnement énergétique continu. L’avenir et la réputation de la « verticale du pouvoir » poutinienne dépendront de la façon dont elle relèvera tous ces défis.

La réforme constitutionnelle et la remise à zéro des mandats présidentiels sont certes des sujets très importants et intéressants. Mais réservons-les pour plus tard, pour cet avenir qui viendra une fois le coronavirus vaincu et dont on ignore la date de commencement. Pour l’heure, la priorité revient à la tâche la plus essentielle pour tout un chacun : survivre – de préférence en essuyant le moins de pertes possible. L’ampleur de ces pertes dépendra, pour chaque individu, d’une multitude de facteurs et de circonstances – du bien-fondé de nos décisions, de nos possibilités, de notre chance et de notre malchance. Mais elle dépendra aussi de Poutine et de la verticale du pouvoir qu’il a créée. Le président nous a toujours assuré qu’en temps d’épreuves nous ressentirions la valeur de cette verticale pour le pays. Ce temps semble être arrivé.