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Emmanuel Macron, l’âge adulte de l’Europe

Emmanuel Macron
l’âge adulte de l’Europe

« Une politique étrangère se juge sur la durée », nous déclarait récemment un haut responsable militaire russe. Dubitatif quant à la main tendue à la Russie par Emmanuel Macron, il entendait ainsi nous rappeler que la route vers le rétablissement de relations apaisées entre Paris et Moscou était encore longue ; que les Russes jugeraient la France à ses actes et non aux seuls propos de son président, fussent-ils une douce musique à leurs oreilles.

« Ce que nous sommes en train de vivre, c’est la mort cérébrale de l’OTAN. » Cette déclaration d’Emmanuel Macron à nos confères de The Economist a pris de court le landerneau politico-médiatique français et international. Des paroles « en or », se félicite Moscou ; « excessives », regrette Berlin ; qui « risquent de diviser l’Europe », prévient l’Alliance atlantique. Des paroles prononcées dans un contexte politique international particulier : au beau milieu des célébrations des trente ans de la chute du Mur de Berlin, et à un mois du sommet anniversaire (les 3 et 4 décembre à Londres) des soixante-dix ans de l’organisation militaire… Considérant l’appétence pour l’Histoire du président français, il est difficile de croire à un hasard.

« Nos partenaires n’ont même pas été consultés ! », s’indigne le Tout-Paris « bruxellois », déjà inquiet du projet de « nouvelle architecture de sécurité et de confiance en Europe » proposé à Moscou (par-dessus leurs épaules, il est vrai) par le chef de l’État français. « Arrogant », tentent de mordre de conserve les opposants, les grincheux et nombre de commentateurs qui ne savent plus très bien sur quel pied danser avec le locataire de l’Élysée.

On avait oublié le verbe si particulier du pouvoir, sa part diffuse d’égoïsme et de violence.

« Au fond, l’Europe a été construite comme le Junior Partner des Américains. C’est ce qu’il y a derrière le Plan Marshall depuis le début », explique à nos confrères britanniques – que l’on imagine médusés – le président français au cours de son interview. Et de poursuivre : « Mais un changement s’est opéré ces dix dernières années […]. Le garant en dernier ressort [les États-Unis, ndlr], l’ombrelle qui rendait l’Europe plus forte, n’a plus la même relation avec elle. C’est pourquoi notre défense, notre sécurité, les éléments de notre  souveraineté, doivent être pensés en propre. »

Nous avions oublié le verbe si particulier du pouvoir, la part diffuse d’égoïsme et de violence qu’il suppose, si celui qui l’emploie veut être convaincant. Nous n’y étions plus habitués. Aujourd’hui, en politique étrangère, la parole la plus simple, sans les formules et circonvolutions obligées à l’égard de nos partenaires et alliés, nous dérange, nous effraie.

La famille OTAN réunie à Bruxelles, le 11 juillet 2018. Photo : Ludovic Marin via Reuters

Durant leur quinquennat respectif, au nom de la Sainte-Alliance euro-atlantique, les deux prédécesseurs d’Emmanuel Macron à la présidence de la République abusaient de cette langue officielle affadie, à laquelle plus personne ne prête attention, et dont l’unique intérêt est de rassurer chez nous comme à l’étranger : la France n’a pas décidé seule, elle demeure sagement dans le rang.

Peu après l’élection présidentielle et les législatives de 2017, nous nous étions entretenus avec une délégation d’élus Les Républicains, de passage à Moscou. La plupart d’entre eux, fraîchement battus, s’interrogeaient sur un changement de logiciel politique, indispensable, estimaient-ils, à la survie du courant gaulliste français. « Et l’OTAN ? Avons-nous eu raison de réintégrer tous ses organismes de défense ? », avions-nous risqué. « L’OTAN ? C’est fait, et on ne reviendra pas en arrière », avaient alors jugé, sentencieux, ceux qui se voulaient les héritiers du général.

Une dose de pluralité

Combien de temps encore ressentirons-nous le besoin de tenir la main américaine pour traverser la rue ? D’autant que l’aide apportée n’est pas gratuite. Sur le plan politique, le prix à payer est même colossal. Le retour de la France, en 2009, dans le Commandement militaire intégré de l’OTAN, outre qu’il hypothèque notre indépendance sur le plan militaire et stratégique, nous a surtout fait perdre notre singularité aux yeux de tous.

Auparavant, la France était perçue comme un acteur à part au sein du bloc occidental, notamment par la Russie. Le pays auquel on pouvait s’adresser en cas de crise aiguë avec les États-Unis, dont il était assurément l’allié sincère, mais exigeant et critique quand il s’agissait de défendre ses intérêts ou de promouvoir sa vision des relations internationales. Puissance d’équilibre, dotée de l’arme nucléaire, la France offrait à l’Occident une dose de pluralité.

Rendons grâces à la franchise brouillonne de Donald Trump pour avoir, enfin, réveillé quelques consciences sur le Vieux Continent.

Ce sont cette singularité, cette marge de manœuvre politique dont nous nous sommes dépouillés de façon inconsidérée en 2009. En l’abandonnant, au-delà du triste spectacle de notre alignement consenti sur Washington, nous avons fragilisé nos meilleurs attributs de puissance. Pourquoi laisser la France disposer d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies dès lors qu’elle n’a plus d’expression politique propre, ou, dit crument, si désormais elle ne sert plus à rien ? Il suffit d’analyser notre action au sein de cette instance – nous n’avons plus menacé de faire usage de notre droit de veto depuis 2003 et l’opposition de Jacques Chirac à la guerre en Irak – pour comprendre qu’en envoyant nombre de nos officiers peupler les états-majors de l’Alliance, à Bruxelles et Norfolk, nous nous sommes tiré une balle dans le pied.

Incroyable mélange de prétention et de naïveté de ces politiques et de ces diplomates qui, à Paris, au début des années 2010, affirmaient que, désormais, nous pourrions ainsi « nous faire entendre de l’intérieur ». Aveuglement et pusillanimité de ces hauts gradés qui, au moment où l’administration Obama conceptualisait son Leading from behind, se persuadaient que la France allait devenir le bras armé européen de l’Occident – notamment en Afrique – et se servir des moyens de l’Alliance comme d’une « boîte à outils ». Mais la pince, le tournevis et le marteau américains – à savoir le renseignement, les drones, et autres avions cargos, mis adroitement, depuis dix ans, à la disposition des forces armées françaises par Washington – ont un corollaire, une contrepartie : l’assurance de notre consentement politique.

Rendons grâces à la franchise brouillonne de Donald Trump pour avoir, enfin, réveillé quelques consciences sur le Vieux Continent ! En invoquant, de façon systématique, le principe de l’utilisateur-payeur auprès des Européens, l’homme d’affaires devenu président leur rappelle que le prix de l’OTAN, c’est-à-dire de leur sécurité, est, ni plus ni moins, leur acceptation de l’agenda américain. Le président français ne dit pas autre chose : «  Je pense que l’Europe a eu des agendas subis pendant des années et des années […]. On doit désormais réfléchir, s’équiper avec la grammaire contemporaine : une grammaire de puissance et de souveraineté ».

Le passage à l’âge adulte

Au fond, ce à quoi les vingt-huit pays de l’Union européenne sont conviés par Emmanuel Macron, c’est à un passage à l’âge adulte.

Signature du traité de l’Élysée par Konrad Adenauer et Charles de Gaulle, le 22 janvier 1963. Photo : INA

Face à la pagaille stratégique qui sévit entre membres de l’OTAN (les Américains entrent et sortent de Syrie comme bon leur semble, les Turcs s’y installent quand cela leur chante) ; face au risque de se retrouver marginalisé par un « G2 » États-Unis/Chine, face, enfin, à l’affirmation de ces voisins autoritaires que sont la Russie et la Turquie, l’Europe n’a d’autre option que de prendre son destin en main. Sur le modèle de la France imaginée, après-guerre, par Charles de Gaulle, elle doit devenir une puissance d’équilibre, dotée de sa souveraineté militaire : « L’instabilité du partenaire américain et la montée des tensions font que l’idée d’une Europe de la défense s’installe progressivement […]. L’Europe, si elle ne se pense pas comme une puissance dans ce monde, disparaîtra », prédit le président français.

« Une politique étrangère se juge sur la durée », disions-nous. Vaste et ambitieux programme qui consiste à redéfinir les fondements du projet européen… Mais avons-nous le choix ? À Paris, le 22 janvier 1963, lors de la signature du traité d’amitié franco-allemand (dit traité de l’Élysée), le fondateur de la Ve République commentait l’accord conclu avec le chancelier Konrad Adenauer en ces termes : « Tout ce que nous, Français et Allemands, réussirons à créer dans le domaine de la défense contribuera à nous unir et nous faire progresser. Si nous ne devions rien faire dans ce domaine, nous n’aurions bientôt politiquement plus rien à nous dire. »

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