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Chute du mur de Berlin : la grande Europe manquée

Chute du mur de Berlin
la grande Europe manquée

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

Il y a trente ans, le 9 novembre 1989, tombait le mur de Berlin, un des pires symboles de la « guerre froide ».

Ce jour-là, je me trouvais à Berlin-Ouest, où une conférence rassemblait une vingtaine de « jeunes leaders européens » ‒ trentenaires ambitieux et dynamiques venus de tout le Vieux Continent, intellectuels et hommes politiques un peu idéalistes, un peu romantiques.

À bas le mur !

Lorsque le bruit des premiers coups de pioche entamant le « mur de la honte » parvient jusqu’à nous, nous interrompons immédiatement nos débats sur l’avenir de l’Europe, attrapons quelques outils de fortune et nous dirigeons vers la porte de Brandebourg, où notre troupe hétéroclite se fond dans la foule.

La destruction du symbole de la division de l’Europe n’est pas une mince à faire. Ce mur solide, d’un béton armé d’acier, avait été construit pour durer indéfiniment. Marteaux et pioches semblent glisser sur la paroi, sans réussir à l’éventrer. Notre euphorie se heurte à la dure réalité.

L’Europe une et indivise est demeurée un rêve.

Un temps, l’inquiétude nous saisit : et si nos efforts n’étaient pas à la hauteur du moment historique ? Elle est de courte durée. Bientôt, le mur est percé, le contact s’établit avec les Allemands de l’Est qui l’ont attaqué de leur côté. Nous redoublons d’ardeur, relayés ensuite par des engins de chantier sortis de nulle part et accueillis par des cris de joie.

Tous ont les yeux enflammés, nous sommes comme ivres. Un sentiment d’unité, de fraternité s’est emparé de chacun. C’est le grand soir tant attendu, qui doit nous délivrer de toutes les peurs anciennes, des soupçons mutuels et des vieilles rancunes. Ce mur abattu ouvre sur une voie nouvelle, inexplorée, secrète et tellement attrayante : celle de l’Europe unie.

Rêve et réalité

Reconnaissons-le en toute honnêteté, ces trente dernières années n’ont pas été une suite de déceptions ; l’image entrevue d’une unité européenne n’était pas le mirage formé par nos imaginations échauffées. Aujourd’hui, l’Europe est effectivement plus unie et plus libre qu’en 1989.

Quand Est et Ouest se retrouvent. Photo : Raymond Depardon / Magnum Photos

À l’époque, en URSS, nul n’imaginait pouvoir se rendre un jour à Paris ou à Londres aussi facilement qu’à Leningrad ou à Kazan. Passer la frontière en direction de l’Ouest n’a aujourd’hui plus rien d’extraordinaire. Des journaux étrangers comme The Times ou Le Monde, auxquels seuls de rares hauts fonctionnaires avaient accès, sont disponibles librement sur internet. De toute son histoire, Moscou n’a jamais été aussi européenne. Quant à Berlin, si provinciale il y a encore trente ans, elle est devenue une des capitales européennes les plus dynamiques.

Pourtant, l’Europe une et indivise est demeurée un rêve. Le mur métaphysique qui a scindé le continent plusieurs décennies durant n’a pas disparu. Il s’est simplement déplacé, a pris une autre forme. Pour être exact, il s’est transformé en une multitude de palissades, de barrières et de clôtures.

Chaque année, chaque décennie, la perspective d’une « grande Europe » est repoussée plus loin dans l’avenir, comme à chaque pas la ligne de l’horizon. Et ce que j’affirme ici ne vaut pas uniquement pour les Européens vivant à l’est de la Pologne et des États baltes. C’est aussi une réalité pour les 500 millions de citoyens de l’Union européenne.

L’erreur de ma génération réside dans sa foi frivole dans « la fin de l’Histoire » et dans la mondialisation heureuse.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Faut-il voir dans ce constat la confirmation de la sentence de Rudyard Kipling : « L’Est est l’Est, l’Ouest est l’Ouest, et jamais ils ne se rencontreront » ? Ma longue fréquentation des Européens – de Lisbonne à Vladivostok – ne me permet pas de conclure à l’existence, sur ce territoire gigantesque, de modèles sociaux, d’archétypes culturels et d’identités assez différentes pour s’exclure les uns les autres. Des différences radicales et des incompatibilités culturelles s’observent plus entre des régions et des réalités sociales au sein d’un même État, qu’entre les pays.

En définitive, nous sommes tous Européens, et ces trois décennies nous ont encore rapprochés sur les plans économiques, sociaux et culturels. La scission qui traverse aujourd’hui le continent n’est donc pas, pour moi, une fatalité historique, mais le résultat des erreurs et des mauvais calculs des responsables politiques – tant à l’Est qu’à l’Ouest.

Une erreur historique

Il n’est pas question ici de dresser la liste des erreurs et des occasions manquées. Nous nous limiterons à certain constat.

En 1989, ma génération s’est trop empressée de fêter une victoire acquise trop facilement, tombée du ciel comme un cadeau du destin auquel nous n’osions pas croire.

Le caractère irréel de la situation est sans doute ce qui a donné ce ton carnavalesque aux réjouissances – avec ces masques, ces danses, ces chants, cette festive insouciance et ce sentiment d’impunité. La chute du mur de Berlin, c’était le dernier combat avant l’unité : il ne restait plus qu’à construire la « maison commune » dans laquelle nous allions vivre tous ensemble – une affaire que nous savions complexe, certes, mais dont la solution nous semblait strictement technique. Sans compter que chacun de nous avait rêvé cent fois les plans de cette maison…

Déconstruire les murs, le souhait de la jeunesse. Photo : by Pool Bouvet/Gamma-Rapho via Getty Images

En fait, ce moment de désobéissance et d’insouciance qu’a été le 9 novembre 1989 n’achevait rien. Au contraire, il lançait le long et douloureux processus de transformation de l’Europe. Les batailles les plus importantes restaient à mener. Dans l’euphorie, nous n’avons pas su – ou voulu – nous rappeler que le carnaval précède traditionnellement le carême…

L’erreur historique de ma génération réside précisément dans sa foi frivole dans « la fin de l’Histoire », dans la mondialisation forcément heureuse et dans le triomphe assuré de la raison. Nous n’avons pas su comprendre que la réunification allemande qui s’esquissait était loin de dessiner le modèle d’une unité plus grande.

Nouveaux murs

Nous avons payé cher notre présomption, non seulement en Russie mais aussi – quoique différemment – en Pologne, en Hongrie, au Royaume-Uni, en Grèce, dans les Länder orientaux de la nouvelle Allemagne et d’autres régions du continent.

Aujourd’hui, la jeune génération doit se battre contre les nouveaux murs érigés en Europe, dans des conditions plus difficiles qu’il y a trente ans. D’une part, les slogans d’alors ont perdu de leur force de persuasion et de leur attrait. D’autre part, nous avons laissé les défis s’accumuler, les rendant toujours plus difficiles à relever. Et surtout, l’Europe n’est plus depuis longtemps perçue par le reste du monde comme un symbole de progrès et un modèle à imiter.

Dans ce contexte, peut-être faut-il se satisfaire de ce que nos enfants soient en moyenne plus sceptiques, plus cyniques, moins naïfs et moins idéalistes que nous il y a trente ans. Cependant, si les « jeunes leaders européens » d’aujourd’hui doivent se révéler moins ambitieux que nous ne l’étions hier, nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes de les avoir si mal éduqués.