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Armement : une course d’un autre temps

Armement
une course d’un autre temps

Selon une des versions ayant cours, l’explosion survenue près de Severodvinsk, le 8 août dernier, serait liée à des essais du missile de croisière Bourevestnik, présenté avec enthousiasme par Vladimir Poutine lors de son adresse à l’Assemblée fédérale, il y a un an et demi.

Le président russe soulignait alors le savoir-faire des ingénieurs russes, qui avaient mis au point un moteur à propulsion atomique lui conférant une portée quasi illimitée. L’engin furtif étant également censé pouvoir échapper aux systèmes de défense antimissile américains. Pour les observateurs, le message était clair : la Russie venait de fabriquer l’arme dont rêvaient Américains et Soviétiques dès les années 1950.

Courant 2018, le ministère russe de la Défense a diffusé une vidéo du missile en vol, ainsi que de son assemblage. Sur ces images, le Bourevestnik se distingue difficilement d’un missile de croisière classique, et rien ne permet de confirmer (ni d’infirmer) la présence supposée d’un moteur atomique. « Le missile est entré dans une phase de mise au point avec tests au sol, en prévision des prochains essais de vol », déclarait-on alors au ministère.

Le développement actuel de missiles nucléaires vise-t-il réellement à assurer la sécurité de la Russie ?

La presse étrangère se montre, elle, plus sceptique. La chaîne CNBC, citant des sources dans le renseignement extérieur américain, révèle l’échec des essais effectués entre novembre 2017 et février 2018. Le missile, effectivement équipé d’un moteur à propulsion nucléaire, serait retombé lors d’une tentative de lancement depuis les profondeurs de la mer de Barents, dans l’Arctique. La presse russe a ensuite confirmé que la nouvelle arme était testée à Severodvinsk, près d’Arkhangelsk. Or le polygone Nionoksa, où a eu lieu l’explosion du 8 août, accueille effectivement les essais de missiles.

Culte du secret

Ces dernières années, toute information concernant l’armée russe subit un contrôle toujours plus strict du ministère de la Défense : seuls les rapports triomphaux ont droit au chapitre. Dans les faits, certaines informations vitales sont cachées à la population. Après l’explosion, à la demande des autorités, le site de la localité de Severodvinsk a ainsi dû supprimer toutes les informations concernant les taux de radioactivité. Selon le journal The Moscow Times, les médecins des deux hôpitaux d’Arkhangelsk où ont été transportés les blessés n’ont pas été prévenus que leurs patients avaient été exposés à de fortes radiations – et qu’en conséquence, eux-mêmes risquaient d’être contaminés. Au demeurant, des traces de Césium 137 ont effectivement été retrouvées dans les tissus musculaires d’un des médecins (officiellement, il les aurait « attrapées » lors d’un voyage en Thaïlande) et l’hôpital a dû être décontaminé en profondeur. Il va sans dire qu’aucun équipement de protection n’avait été fourni au personnel médical, qui a pourtant dû s’engager par écrit à ne rien communiquer de l’état des patients.

Le sous-marin Belgorod et le missile Poséidon, le « tandem de l’Apocalypse ». Crédit : Versiya.info

Le 10 août, deux stations russes du système international de surveillance de l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires (OTICE) ont cessé d’émettre. Trois jours plus tard, elles étaient cinq. Face aux protestations de l’organisation onusienne, le vice-ministre des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, a affirmé que « la transmission de données par les stations nationales du réseau s’effectuait sur la base du volontariat ». Une déclaration en contradiction manifeste avec l’article 4 du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires : « Chaque État partie s’engage à coopérer avec l’Organisation afin de faciliter la vérification du respect du Traité, en fournissant les données obtenues des stations nationales intégrées au Système de surveillance international. »

M. Riabkov a toutefois tenu à « rassurer » l’OTICE en affirmant qu’aucun essai nucléaire n’avait été effectué. Sans pour autant expliquer les causes de l’accident.

Les armes de l’Apocalypse

Certaines circonstances peuvent exiger de sacrifier la sécurité de populations civiles et d’enfreindre les traités internationaux. C’est notamment le cas quand l’existence même d’un pays est menacée. Le développement actuel de missiles nucléaires vise-t-il réellement à assurer la sécurité de la Russie ?

Pour le Kremlin, la réponse est oui depuis que les États-Unis ont quitté, en 2001, le traité ABM de limitation des missiles balistiques, signé en 1972. Selon Moscou, le développement d’un système mondial de défense antimissile par les États-Unis menace la stabilité stratégique. Les Américains chercheraient à se donner les moyens d’anéantir la Russie sans dommages pour eux-mêmes.

Les constructeurs d’armes rivalisent d’imagination pour convaincre les dirigeants russes de l’opportunité de leurs innovations – malgré une menace toute relative.

Cette thèse fait largement débat dans la capitale russe. Aux yeux de certains analystes, les agissements du Pentagone la confirment parfaitement. D’autres soulignent que Moscou et Washington disposent d’une force de frappe suffisante pour s’anéantir l’une l’autre et qu’un bouclier antimissile à l’échelle mondiale est irréalisable.

Les États-Unis disposent actuellement de 44 systèmes d’interception ; ces derniers devraient être au nombre de  64 en 2023. La neutralisation d’une ogive nécessite de mobiliser entre trois et cinq systèmes. En d’autres termes, Washington peut arrêter simultanément le tir d’une dizaine de missiles. Moscou en possède près de cent fois plus…

La Russie disposant de cet arsenal, à quoi bon développer les Bourevestnik, Skif, Poséidon et autres « armes de l’Apocalypse », qui concentrent les efforts et les investissements actuels de son complexe militaro-industriel? Même s’ils atteignaient les capacités technologiques tant vantées par le président Poutine, ils n’offriraient au pays aucun avantage stratégique supplémentaire.

Course aux financements

En réalité, ces projets, aussi coûteux que dangereux, apparaissent essentiellement comme des tentatives d’auto-persuasion et de justification du statut de la Russie en tant que « Grande Puissance ».

Le défilé militaire du 9 mai, sur la place Rouge, est chaque année l’occasion d’une démonstration de force. Crédit : Reuters

L’armement nucléaire est le seul secteur où Moscou continue de faire jeu égal avec Washington. « Aucun pays du monde ne dispose d’une technologie militaire aussi avancée », affirmait fièrement Vladimir Poutine en juin 2019.

Toutefois, nous n’assistons pas réellement à une course aux armements comme à l’époque soviétique, où l’objectif était de prendre l’avantage sur le bloc adverse ; aujourd’hui, ce sont les constructeurs d’armes qui se livrent à une course aux commandes militaires et rivalisent d’imagination pour convaincre les dirigeants du pays, dans un contexte de restriction budgétaire, de l’opportunité de leurs innovations – malgré une menace toute relative.

Le planeur hypersonique Avangard compte parmi ces armes inutilement performantes, conçues pour briser le projet de défense annoncé par Ronald Reagan il y a plus de trente ans (la fameuse « guerre des étoiles ») et qui n’a finalement jamais vu le jour. Quant à la torpille nucléaire Poséidon (qui serait à l’origine de l’explosion de Severodvinsk, selon certains analystes), elle réalise le vieux rêve soviétique de menacer directement les côtes américaines de destruction…

Hélas, cette sinistre course aux financements ne pèse pas seulement sur le budget fédéral. La catastrophe de Severodvinsk montre qu’elle est également coûteuse en vies humaines.