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Tragédie du sous-marin AS-31 : Le monde du silence

Tragédie du sous-marin AS-31



Le monde du silence

Le 6 juillet dernier, c’est dans la plus stricte intimité que se sont déroulées les funérailles des quatorze sous-mariniers russes disparus quelques jours plus tôt dans l’incendie de l’AS-31 en mer de Barents – la troisième catastrophe de ces vingt dernières années pour la marine russe, après celles des sous-marins nucléaires Koursk (118 morts en 2000) et Nerpa (20 morts en 2008).

Les quatorze marins ont été enterrés au cimetière Serafimovski de Saint-Pétersbourg, sous la haute surveillance de la police militaire et de la Garde nationale, qui laissaient entrer uniquement les proches et les personnes « autorisées ». Au cours de la cérémonie, le Kremlin a décerné le titre de « Héros de Russie » à quatre d’entre eux et l’ordre du Courage aux dix autres. Une pratique inhabituelle, les récompenses posthumes étant généralement remises lors d’une cérémonie solennelle distincte ‒ comme si les autorités souhaitaient mettre le plus rapidement possible un point final à cette tragédie et ne plus avoir à en parler.

À l’entrée du cimetière Serafimovski de Saint-Pétersbourg le 6 juillet 2019… Crédit : Novayagazeta

Des questions laissées en suspens

Le plus grand secret entoure la mission et l’incident survenu à bord de l’AS-31. Le submersible (un sous-marin à propulsion nucléaire mais non équipé de torpilles ou de missiles) se trouvait en mer de Barents, lorsqu’un incendie s’y est déclaré, « causé par un court-circuit dans le compartiment des accumulateurs » selon la version présentée par le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou au président Vladimir Poutine.

« Les marins ont agi héroïquement dans une situation critique. Ils ont d’abord évacué du compartiment en flammes l’ingénieur civil présent à bord, puis ont fermé l’écoutille derrière lui pour empêcher la propagation de l’incendie dans tout l’appareil. Au prix de leur vie, ils ont accompli la difficile mission d’éteindre le foyer de l’incendie et de sauver leurs camarades ainsi que le bâtiment », a expliqué M. Choïgou. Plusieurs personnes (quatre ou cinq, selon les sources) ont en effet survécu, le sous-marin a été sauvé et une catastrophe nucléaire a pu être évitée.

Selon le journal Fontanka la catastrophe aurait été provoqué, à quelque 280 mètres de profondeur, par l’explosion de batteries lithium-ion.

Cette version officielle est toutefois en contradiction avec le premier communiqué publié par le ministère de la Défense, selon lequel les sous-mariniers seraient morts d’asphyxie. En effet, selon les informations du quotidien Kommersant, l’incendie se serait déclaré pendant la période de repos des sous-mariniers, les prenant complètement au dépourvu et ne leur laissant notamment pas le temps de revêtir leurs masques à gaz.

Si, comme l’indique le ministre de la Défense, les marins ont eu le temps de réagir, pourquoi n’ont-ils pas tenté de remonter à la surface ? Autre question : pourquoi le système d’extinction d’incendie ne s’est-il – de toute évidence – pas déclenché ? À moins que l’AS-31 ne dispose pas d’un tel système, ce qui interroge sur sa conception et les conditions de sécurité à l’intérieur d’un bâtiment équipé de combustible nucléaire – qui plus est un submersible aux dimensions réduites, où l’oxygène brûle très rapidement et où les gaz toxiques saturent l’air instantanément.

Vladimir Poutine et le ministre de la Défense Sergueï Choïgou à Moscou le 2 juillet 2019. Crédit : ALEXEY DRUZHININ / AFP

Enfin, que penser de l’article du journal Fontanka, paru le 10 juillet et citant des sources anonymes proches du dossier, selon lequel l’incendie aurait été provoqué, à quelque 280 mètres de profondeur, par l’explosion de batteries lithium-ion ? Les marins du submersible BS-136, chargé de transporter l’AS-31 et présent à proximité, auraient alors tenté d’éteindre le départ de feu en l’inondant, alourdissant du même fait l’appareil dont la remontée à la surface est soudain devenue particulièrement difficile.

Aucune de ces questions ne devrait recevoir de réponse officielle. Les enquêteurs de la flotte du Nord, habituellement autorisés à mener leurs investigations sur les sous-marins nucléaires (comme après le drame du Nerpa, en 2008) n’ont pas reçu l’habilitation « secret défense » nécessaire pour se pencher sur le cas de l’AS-31. Le dossier a été confié à des enquêteurs spéciaux du ministère de la Défense. « Le sous-marin et la mission de son équipage sont à ce point secrets que, pour des raisons de sécurité de l’État, aucune information ne sera communiquée à la population », a précisé Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin.

Conquête sous-marine

Selon des sources concordantes, depuis près de quarante ans, la flotte du Nord accueille des sous-marins nucléaires ultra-secrets, auxquels est rattachée une unité spéciale d’« aquanautes » formés à Peterhof (près de Saint-Pétersbourg) et rattachés à la Direction générale d’étude sous-marine, elle-même placée sous l’autorité immédiate du ministère de la Défense. Capables de descendre jusqu’à six mille mètres de profondeur, ces submersibles sont présentés par les autorités comme des bâtiments à vocation scientifique.

Il n’est pas exclu que la Russie cherche à mettre en place un système de capteurs acoustiques pour détecter les mouvements des sous-marins ennemis.

Toutefois, les fonds marins sont depuis longtemps le théâtre d’une confrontation militaire internationale. Les États-Unis ont ainsi créé un réseau de capteurs acoustiques (SOSUS) pour détecter et observer les mouvements des sous-marins ennemis. Il est probable que la Russie cherche à mettre en place un système de ce type. Par ailleurs, des câbles ont été posés au fond de l’Atlantique afin d’assurer la connexion internet entre le Vieux Continent et le Nouveau Monde. On peut également supposer que l’AS-31 pourrait être utilisé à des fins de sabotage des moyens de communication occidentaux.

Cet appareil a un autre usage stratégique. En 2012, il a collecté des échantillons du plancher océanique, permettant à la Russie de justifier l’élargissement de sa zone économique dans l’Arctique et sa volonté d’exploiter les immenses gisements de pétrole et de gaz présents sous les eaux. Il n’est pas exclu que l’incendie soit survenu au cours d’une mission de ce type. Compte tenu des profondeurs abyssales auxquelles ces recherches sont effectuées, elles ne peuvent être menées que par des spécialistes expérimentés et en excellente condition physique. Un profil correspondant, semble-t-il, aux aquanautes formés à Peterhof.

Secret défense

La tragédie de l’AS-31 renvoie à celle du Koursk, en 2000 : même gêne des autorités durant les premières heures – l’incendie n’a été annoncé que le lendemain –, mêmes explications hâtives. Toutefois, il y a dix-neuf ans, la catastrophe était restée longtemps au cœur des discussions au parlement et dans les médias. Les autorités avaient été assaillies de questions.

Aujourd’hui, les explications données sur les causes de la tragédie se résument au compte-rendu officiel qu’en a donné M. Choïgou à M. Poutine, abondamment relayé sur les chaînes de télévision fédérales. Le secret entourant la mort de quatorze militaires d’élite demeure entier, bien protégé de la curiosité des médias et de la société civile.