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Engagez-vous, rengagez-vous !

Engagez-vous, rengagez-vous !

« La conscription appartient de plus en plus au passé », soulignait récemment Vladimir Poutine. Les fréquentes déclarations du président de Russie en faveur de la création d’une armée professionnelle entièrement composée de volontaires contrastent pourtant avec la sévérité du ministère de la Défense vis-à-vis des jeunes réformés. Objectif de l’état-major : augmenter le nombre d’appelés au sein des effectifs.

Le gouvernement étudie, depuis plusieurs mois, des amendements à la loi sur le service militaire renforçant le contrôle des appelés. Parmi les mesures prévues, citons la multiplication par cinq des amendes pour absence injustifiée aux convocations (entre sept et quarante-deux euros) et le renforcement des sanctions pour « non-communication dans les délais impartis » des changements de situation familiale, de lieu de travail ou de domicile. Le projet prévoit également de sanctionner ceux qui ne se soumettent pas aux examens médicaux obligatoires.

Jeunes conscrits pendant une visite médicale. Crédit : TASS

Au demeurant, une commission devrait bientôt voir le jour, chargée de contrôler deux fois par an l’état de santé des personnes réformées. Le ministère entend ainsi lutter contre les certificats médicaux de complaisance. Selon la presse russe, près de 30 % des conscrits sont réformés ou ajournés pour raison médicale.

Des chiffres déconcertants

Ces mesures, qui semblent avoir pour objectif de maximiser le recrutement de conscrits, contredisent, outre les déclarations de Vladimir Poutine, les rapports réguliers du ministère, lesquels font état d’une diminution du nombre d’appelés au bénéfice des militaires sous contrat. Officiellement, les bureaux d’enrôlement ne désemplissent pas en raison d’un afflux de volontaires, suffisant pour assurer le renouvellement (voire l’augmentation) des effectifs. Un « optimisme » sujet à caution…

Selon les données officielles, la Défense de la Fédération de Russie emploie 1 902 758 personnes, dont 1 013 628 militaires. Depuis plusieurs années, le nombre de conscrits est en chute libre et a atteint son plus bas niveau en 2018, avec 260 000 hommes appelés, contre environ 300 000 au début des années 2010.

Pour atteindre ses objectifs, l’État-major n’a d’autre choix que de revenir à la doctrine soviétique de mobilisation massive de l’armée. 

Le nombre de militaires sous contrat, au cœur de la stratégie de professionnalisation de l’armée, atteindrait aujourd’hui 385 000. Des estimations largement inférieures aux prévisions du Plan d’action pour la période 2013-2020 (425 000 pour 2019), et qui confirment la stagnation actuelle des effectifs et les difficultés réelles de l’armée à recruter.

Gouffre démographique

Les difficultés rencontrées par les autorités pour remplir les casernes seraient notamment liées à la situation démographique du pays. D’ici à 2030, moins de 650 000 jeunes atteindront chaque année leur majorité, et plus de la moitié d’entre eux entreront à l’Université, ajournant ainsi l’accomplissement de leurs obligations militaires. Qui plus est, la plupart d’entre eux seront réformés après l’obtention de leur diplôme (en raison de leur haut niveau d’études, de leur âge, ou pour des raisons familiales). La crise démographique qui frappe la Russie (avec un taux de fécondité insuffisant de 1,75 % enfant par femme) devrait également influer sur le nombre de militaires sous contrat, dont la majorité s’engagent après leur service.

Scène matinale dans une caserne russe. Crédit : Belprauda

En outre, selon une source anonyme au ministère de la Défense, un grand nombre de contractuels quitterait actuellement l’armée. Un phénomène lié en grande partie aux bas salaires qui leurs sont proposés : environ 250 euros mensuels pour un nouvel engagé, à peine plus de 500 euros pour un sergent avec cinq ans d’ancienneté. L’interlocuteur du Courrier de Russie évoque, à ce propos, une modification – passée inaperçue – du budget de la Défense qui favorise les programmes de modernisation des équipements (missiles supersoniques Avangard, drones sous-marins Poséidon) au détriment des salaires.

Retour vers le passé

Depuis 2014, sur le papier, ce ne sont pas moins de trois armées, quatre corps d’armée, et vingt-cinq unités qui ont été créés ! Mais les effectifs ont, quant à eux, augmenté de 30 000 hommes seulement, soit de quoi constituer trois ou quatre unités au maximum.

Qu’importent les chiffres, en 2019, le ministère de la Défense prévoit le déploiement de onze nouvelles divisions et brigades. Pour atteindre cet objectif, les stratèges de l’État-major n’ont d’autre choix que de revenir à la doctrine soviétique de mobilisation de masse. Celle-ci consiste à laisser 80 % des unités incomplètes tout en s’assurant une capacité de mobilisation rapide de millions de réservistes – des jeunes gens ayant fait leur service militaire – en cas de guerre. Autrement dit, la professionnalisation de l’armée russe n’implique nullement la fin de la conscription, bien au contraire.