Ukraine-Russie, vice-versa

Le second tour de l’élection présidentielle ukrainienne, qui se tiendra le 21 avril prochain, passionne les Russes. Sur les réseaux sociaux, aux arrêts de bus et à la machine à café, tout le pays se demande aujourd’hui qui, de Volodymyr Zelensky ou de Petro Porochenko, est le meilleur, le plus sympathique et le plus compétent des candidats à la fonction suprême. Un intérêt manifestement bienveillant qui peut surprendre : il y a seulement deux ans, selon certains sondages, les Russes considéraient l’Ukraine comme leur pire ennemi… après les États-Unis.

En 2003, lorsque le président ukrainien Leonid Koutchma présente, à Moscou, son livre L’Ukraine n’est pas la Russie, l’affirmation n’étonne personne, mais elle en fait enrager plus d’un. En effet, si douze ans ont passé depuis l’effondrement de l’URSS, l’immense majorité des Russes – des citoyens ordinaires aux politiciens de haut rang – ne parviennent toujours pas à se faire à l’idée que l’Ukraine est un pays à part entière, bien réel, indépendant du leur. Le titre de Koutchma résonne à leurs oreilles comme un défi.

Les intellectuels russes n’ont pas attendu la fin de l’URSS pour réfléchir aux formes d’État qui pourraient apparaître sur ses ruines. En 1990, dans Comment réaménager notre Russie ?, Alexandre Soljenitsyne envisage une formation unifiée réunissant les « trois républiques slaves » (Russie, Biélorussie et Ukraine) et le nord du Kazakhstan, peuplé majoritairement de Russes. Si l’essai fait grand bruit et provoque de violents débats, c’est pourtant la solution la plus acceptable face à l’inéluctabilité de la chute de l’empire soviétique.

La proximité culturelle n’est pas un mythe. Les Russes comprennent globalement l’ukrainien, et les Ukrainiens maîtrisent généralement les deux langues.

Mais l’Histoire en a décidé autrement, et la société russe a dû se résigner, tant bien que mal, à se séparer des républiques asiatiques ainsi que des États baltes. Elle a même fini par accepter l’indépendance de la Biélorussie. L’Ukraine, en revanche, est devenue pour la plupart des Russes un véritable membre fantôme – source de douleurs irrépressibles. Sans parler de la Crimée et de Sébastopol…

Décret du présidium du conseil supérieur d'URSS sur « le transfert de l'oblast de Crimée à la République socialiste d'Ukraine ». Crédit : Wikimédia

La péninsule avait été « offerte » à la République socialiste soviétique d’Ukraine en 1954 par un Nikita Khrouchtchev qui, en lutte pour assurer son pouvoir après la mort de Staline (1953), cherchait à gagner le soutien des Ukrainiens, puissants au sein du parti communiste. Lors des négociations de l’Accord de Minsk, qui entérine la dislocation de l’URSS, en 1991, Boris Eltsine tente de soulever la question criméenne, comme le raconte dans ses Mémoires le premier président de l’Ukraine indépendante, Leonid Kravtchouk. Le sujet n’est pas jugé prioritaire, et la discussion est reportée sine die

Pour les Russes, l’indépendance de l’Ukraine est une perte, et le transfert de la Crimée ‒ un vol.

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Ivan Davydov

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