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Une voix éternelle

Igor Chpynov a été le conseiller du représentant permanent de la Russie auprès de l’UNESCO de 1999 à 2003 et le directeur du Centre culturel de Russie à Paris de 2005 à 2017.

Ce fut une brève rencontre, au septième étage de la maison de l’UNESCO à Paris, lors de l’une des nombreuses réceptions organisées par l’institution. Je voyais alors Charles Aznavour pour la première fois. Non pas sur scène, mais à côté de moi, entouré de diplomates de divers rangs et de pays différents. M’approchant de lui à un moment opportun, je lui confiai que c’était grâce à lui que je parlais le français. Il me regarda avec étonnement. « Dès le premier jour où j’ai commencé à apprendre cette langue, ma maison a été constamment emplie de vos chansons », lui expliquai-je. Il sourit, me serra la main et me souhaita une bonne continuation.

Charles Aznavour est devenu pour moi davantage que ce que peut être un grand chanteur de variété française pour un Russe francophile. Au fur et à mesure que la langue de Molière m’est devenue plus accessible, je me suis immergé plus profondément dans les textes d’Aznavour, aussi bien dans ses nuances et son style que dans la sagesse philosophique, qui se répand dans une poésie brillante et compréhensible.

« Aznavour était adulé en Russie (…) Le chanteur aimait être conduit en voiture à travers les rues de Moscou. Il descendait à l’hôtel Hyatt, parfois au National. Il aimait beaucoup le palais du Kremlin, où il se produisait régulièrement. »

Le « sens de la langue », Aznavour l’avait. Un don rarissime ! Avec les années, les harmonies et les significations de ses chansons se sont transformées pour moi en un système de valeurs.

Aznavour était adulé en Russie. Lui-même aimait s’y rendre – à Saint-Pétersbourg, à Moscou… D’après les diplomates qui l’accompagnaient, il aimait être conduit en voiture à travers les rues de Moscou. Il descendait à l’hôtel Hyatt, parfois au National. Il appréciait particulièrement le palais du Kremlin, où il se produisait : cette salle l’enthousiasmait , comme il l’a lui-même reconnu à plusieurs reprises.

Sa vocation d’ « homme de paix » s’est révélée il y a trente ans. Immédiatement après le séisme survenu à Spitak, en Arménie, le 7 décembre 1988, il réunissait un groupe d’artistes célèbres du monde entier pour chanter sa chanson Pour toi Arménie. Ce fut un succès retentissant.

Il a également créé l’association Aznavour pour l’Arménie, à travers laquelle il a envoyé un grand nombre de colis humanitaires dans le pays sinistré : du lait en poudre pour les nouveau-nés et les enfants, des kits de premiers secours et bien d’autres choses. En Arménie, il était considéré comme un dieu.

« Un homme âgé s’approcha d’Aznavour et lui dit que « l’Arménie et Aznavour vivraient éternellement ». Après que le vieil homme s’est éloigné, Aznavour a murmuré : « L’Arménie oui, mais moi, pas sûr. »

Charles Aznavour aimait beaucoup la France. C’était un vrai Français. Il répétait souvent qu’il était d’abord Français et ensuite seulement Arménien. Cela ne plaisait sans doute pas à tous les Arméniens, mais ils l’aimaient tant qu’ils lui pardonnaient tout !

Un jour, on m’a raconté une anecdote peu connue : lors de l’occupation de la France par l’Allemagne nazie, la famille Aznavour a caché chez elle, malgré la menace d’une exécution, l’épouse de Missak Manouchian, résistant légendaire, héros de la France libre et, d’après les Français eux-mêmes, « sauveur de Paris ».

La France abrite une des diasporas arméniennes les plus puissantes au monde. Ce n’est pas un hasard si Charles Aznavour a été nommé ambassadeur de l’Arménie auprès de l’UNESCO à Paris.
Un ami arménien et célèbre cadreur a partagé avec moi le souvenir suivant : « Il y a de nombreuses années, lors de la fête de l’indépendance de l’Arménie, à l’hôtel Opera Intercontinental, à Paris, je filmais derrière Aznavour, à littéralement 15-20 cm de lui. Des gens ordinaires, des membres de la diaspora arménienne locale s’approchaient de l’artiste et le félicitaient. Parmi eux, un vieil homme lui a dit que l’Arménie et Aznavour vivraient éternellement. Quand l’homme s’est éloigné, Aznavour murmura : L’Arménie oui, mais moi, pas sûr. »

Impossible de parler de Charles Aznavour au passé… Si le soleil se couche, il se lèvera de nouveau demain ! Il en va de même pour Aznavour, l’auteur de cet hymne à l’amour qu’est Une vie d’amour, écrit pour le film Téhéran 43.

Ses chansons, c’est l’éternité, la passion, l’amour, bref : la vie.

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Igor Chpynov

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