Khashoggi-Skripal : deux affaires, deux politiques

L’affaire Skripal a démontré que la Russie était, aux yeux des Occidentaux, un coupable idéal qui ne mérite pas la moindre clémence de leur part. Le scandale de l’assassinat du journaliste d’opposition saoudien Jamal Khashoggi montre que l’Arabie saoudite bénéficie, au contraire, d’une mansuétude infinie de leur part.

Le 2 octobre 2018, le journaliste saoudien Jamal Khashoggi ‒ ancien rédacteur en chef de la chaîne de télévision Al-Arab News, exilé aux États-Unis depuis 2017 en raison de ses critiques virulentes à l’encontre du prince héritier Mohammed ben Salmane ‒ entre dans le bâtiment du consulat général d’Arabie saoudite à Istanbul pour y obtenir une attestation de divorce. Il n’en ressortira jamais.

Alors que Jamal Khashoggi était porté disparu depuis le 2 octobre, les éléments accablants contre l’Arabie saoudite s’étaient accumulés ces derniers jours.

« L’affaire Khashoggi » présente plusieurs points communs avec l’affaire Skripal, tentative d’empoisonnement de l’ancien espion Sergueï Skripal et de sa fille Youlia à Salisbury, le 4 mars dernier, que Londres et l’ensemble des pays occidentaux attribuent aux services secrets russes.

À Salisbury en mars, comme à Istanbul en octobre, en violation de toutes les règles du droit international, des agents venus d’un pays étranger se sont rendus sur le territoire d’un État souverain pour y assassiner d’« anciens » concitoyens. Le motif ? Ces personnes étaient considérées comme des traîtres ou des ennemis par ceux qui cherchaient à les éliminer. Dans les deux cas, les autorités du pays d’origine des tueurs nient catégoriquement toute forme de responsabilité malgré une convergence d’indices qui les désigne clairement.

La présomption de culpabilité des Russes « Petrov » et « Bochirov » repose sur l’enquête démontrant leur appartenance au GRU, le service russe de renseignement militaire, et sur les images des caméras de surveillance qui les montrent arrivant dans un aéroport londonien la veille du crime et marchant dans les rues de Salisbury le jour même de l’empoisonnement.

Les indices accusant les quinze agents saoudiens (dont plusieurs sont des proches du prince ben Salmane) sont plus accablants encore : arrivée en Turquie sur un vol régulier le jour du meurtre ; départ quelques heures après en jet privé, une fois la besogne achevée ; présence d’un médecin légiste dans l’équipe qui, selon la presse turque, aurait découpé Khashoggi vivant avec une scie à os, en écoutant de la musique… Les détails de « l’interrogatoire » subi par le journaliste avant son exécution, révélés peu à peu par les médias locaux, laissent d’ailleurs penser que les services de renseignement turcs disposent d’enregistrements sonores, voire vidéos de l’assassinat.

Et que dire du lieu du crime ? Un consulat ! L’élimination de Khashoggi est un fait sans précédent dans le monde depuis l’époque stalinienne où la police politique soviétique avait dédié toute une aile de son ambassade de Paris pour torturer et assassiner les anciens officiers blancs en exil.

« Au lendemain de Salisbury, Londres, sans attendre les résultats de la moindre enquête, indiquait que la Russie était très probablement impliquée dans l’empoisonnement des Skripal. »

Pourtant, la réaction des États-Unis et des Occidentaux aux crimes commis par les agents saoudiens est particulièrement mesurée : « Oui, Riyad est sans doute coupable, mais attendons les résultats de l’enquête. » Depuis la disparition de Khashoggi, l’Arabie saoudite n’a reçu que de discrets signaux diplomatiques : une visite du Secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, un communiqué commun de Paris, Londres et Berlin exprimant leur « préoccupation », une décision de l’Allemagne de suspendre ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite, et de vagues déclarations de Washington envisageant de possibles sanctions envers le royaume. Mais le président Trump a aussi jugé bon de souligner l’importance des relations stratégiques de son pays avec Riyad, et le ministre américain des Finances, Steve Mnuchin, de faire remarquer qu’il était « trop tôt pour parler de sanctions » avant « de savoir exactement ce qui s’est passé ».

En mars, au lendemain de Salisbury, Londres, sans attendre les résultats de la moindre enquête, indiquait que la Russie était « très probablement » impliquée dans l’empoisonnement des Skripal et demandait une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU. Lui emboîtant le pas, les pays occidentaux clouaient aussitôt la Russie au pilori pour avoir utilisé une arme chimique sur le territoire d’un autre État, et procédaient, les semaines suivantes, à « la plus grande expulsion collective de diplomates et d’agents russes de l’Histoire ».

La maison de Skripal à Salisbury toujours sous examen par la police britannique. Mai 2018

Cette fois, non seulement Washington est prête à attendre de « savoir exactement ce qui s’est passé », mais les capitales européennes demandent poliment aux autorités saoudiennes de diligenter une enquête « crédible » et « transparente ».

« Il est difficile de voir autre chose que l’intérêt et la lâcheté dans la réaction collective des Occidentaux à l’affaire Khashoggi. »

Ce comportement s’explique aisément : l’Arabie saoudite est un partenaire stratégique des États-Unis et l’un des premiers importateurs d’armes américaines. Qui plus est, les médias occidentaux et israéliens voulaient voir dans le prince héritier Mohammed ben Salmane un grand réformateur. Certes, celui-ci s’arrogeait un pouvoir démesuré au détriment des autres branches de la famille royale, mais il le faisait au nom de la paix et du progrès. Dans son pays, « MBS » apparaissait comme le champion des droits des femmes (les Saoudiennes n’ont-elles pas obtenu récemment le droit de « demander la permission » de conduire ?) et, sur la scène internationale, il se tenait prêt à défier les ambitions hégémoniques iraniennes et à œuvrer pour une résolution du conflit palestinien qui convienne aux États-Unis et à Israël. Ces ambitions méritaient qu’on le soutienne à tout prix ‒ fût-ce au prix de la vie d’un journaliste d’opposition, qui, de surcroît, avait été l’ami de ben Laden et dont la rumeur prétendait qu’il soutenait les Palestiniens radicaux.

Il est difficile de voir autre chose que de l’intérêt et de la lâcheté dans la réaction collective des Occidentaux à l’affaire Khashoggi.

« Le prince ben Salmane a poussé hors du jeu politique son propre cousin, le milliardaire Al-Walid ben Talal, dont les affaires étaient étroitement liées à la Russie et à la Tchétchénie. »

Le choix de Poutine

Et Moscou dans tout ça ? La Russie n’a-t-elle pas, elle aussi, appelé à attendre les résultats officiels de l’enquête avant de lancer des accusations hâtives ?

Selon le Kremlin, les préparatifs de la prochaine visite de Vladimir Poutine en Arabie saoudite continuent comme si de rien n’était. Le président russe devrait également rencontrer le prince saoudien à la fin de novembre au sommet du G-20 de Buenos-Aires.

Moscou a aussi des raisons de tenir à son partenariat avec ben Salmane. Ce dernier est pourtant un partenaire difficile : dans le cadre de sa campagne de lutte contre la corruption, le prince a poussé hors du jeu politique son propre cousin, le milliardaire Al-Walid ben Talal (auquel appartenait la chaîne Al-Arab News et dont Khashoggi était le rédacteur en chef), dont les affaires étaient étroitement liées à la Russie et à la Tchétchénie, et que le Kremlin considérait comme son principal investisseur saoudien.

Par ailleurs, ben Salmane n’a jamais caché qu’il désapprouvait l’intervention militaire russe en Syrie ni qu’il s’irritait des bonnes relations de Vladimir Poutine avec l’émir du Qatar, que les Saoudiens accusent de mener une politique pro-iranienne. Mais le président de Russie est un pragmatique : pour l’instant, il n’existe pas d’autre interlocuteur à Riyad, et les Saoudiens, chefs de file du monde sunnite, lui sont indispensables pour atteindre ses objectifs en Syrie. Ajouter que le spectacle des pays occidentaux se retrouvant en porte-à-faux avec leur allié saoudien et s’empêtrant dans leurs contradictions morales et politiques, ne peut que le réjouir.

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Boris Iounanov

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