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« Je n’aurais pu imaginer pareille ville sur terre »

-En rangeant ma bibliothèque

Il faut régulièrement ranger sa bibliothèque, ce qui n’a rien d’une tâche agréable : on mange sa ration de poussière, on attrape des courbatures en passant des rayonnages du haut à ceux du bas et retour, on gaspille un temps fou à se demander quel nouvel ordre adopter : par langues ? siècles ? alphabétique ?…

Régulièrement, disions-nous… Tout dépend de l’ampleur de la bibliothèque, ainsi que des loisirs et du courage dont on dispose. Il y a, toutefois, un signe qui ne trompe pas : le moment où on ne trouve pas un livre dont on a un besoin urgent et où, de désespoir, on en vient à envisager d’en acheter un nouvel exemplaire. Là, des mesures d’urgence s’imposent.

L’avantage majeur du rangement de bibliothèque (il faut bien qu’il y ait quelques bons côtés) est la redécouverte de perles rares qu’on avait complètement oubliées. Cette chronique a pour objet d’en présenter quelques-unes.

« Je n’aurais pu imaginer pareille ville sur terre »

Chacun a entendu parler de l’écrivain norvégien Knut Hamsun (1859-1952), prix Nobel de littérature 1920, auteur adulé dans son pays jusqu’à son soutien au nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale, qui lui vaut de sérieux ennuis à la fin du conflit et une mise à l’index partout en Europe.

À partir des années 1970, les éditions Calmann-Lévy, à Paris, entreprennent, en dépit de virulentes protestations, d’éditer ou de rééditer la quasi-totalité de son œuvre, estimant, à juste titre, que Hamsun est, malgré tout, un très grand écrivain.

Knut Hamsun. 1920. Crédits : domaine public
Knut Hamsun. 1920. Crédits : domaine public

Tout cela est bien connu. Ce qui l’est moins, c’est le voyage effectué en 1899 par le même Knut Hamsun à travers la Russie, jusque dans le Caucase et à Bakou, aujourd’hui capitale de l’Azerbaïdjan, mais qui était, à l’époque, partie intégrante de l’Empire. De ce voyage il tire, en 1903, un livre, intitulé dans sa version française : Au pays des contes. Choses rêvées et choses vécues en Caucasie. Cette dernière paraît en 1923, aux éditions F. Reider et Cie… puis disparaît, introuvable, sauf – avec beaucoup de chance – chez les bouquinistes, jusqu’à ce qu’en 2010, les éditions Grasset la rééditent dans leurs fameux « Cahiers rouges ».

En Russie, cependant, Knut Hamsun connaît un franc succès, notamment auprès des poètes symbolistes du début du XXe siècle. Mais après la Seconde Guerre mondiale, on n’en parle plus. On est simplement frappé par le nombre de fois où les écrivains russes mentionnent son nom dès la fin du XIXe siècle et jusqu’aux années 1920.

Un pays qui ensorcelle

Hamsun a bourlingué au cours de sa vie (il a, entre autres, vécu quelque temps aux États-Unis) : « Tour à tour, je me suis trouvé dans quatre des cinq parties du monde. Bien entendu, je ne les ai pas beaucoup parcourues et je ne fus jamais en Australie ; mais j’ai pourtant mis le pied en bien des coins du globe et vu pas mal de choses ; mais rien de tel que le Kreml [sic] de Moscou. J’ai vu de belles villes, je trouve belles Prague et Budapesth [sic] ; mais Moscou est fabuleuse. »

Knut Hamsun annonce d’emblée la couleur : si Saint-Pétersbourg l’a laissé froid (trop « européenne », trop factice), Moscou le subjugue littéralement : « De la colline du Kreml nos yeux plongent dans un océan de splendeur. Je n’aurais pu imaginer pareille ville sur terre : flèches, coupoles, vertes, rouges, dorées, se dressant dans toutes les directions. Cet or, ce bleuissement dépassent tout ce que j’ai rêvé. »

L’écrivain ne se contente pas de visiter les lieux touristiques ou officiels. Sans connaître un traître mot de russe, il se risque dans le dédale des rues et des ruelles moscovites. Lorsqu’il s’aperçoit qu’un bouton de sa veste est décousu et qu’il ne sait plus dans quelle malle se trouve le « petit nécessaire de couture » qu’il a emporté, il part à la recherche d’un tailleur. Voyant une « foule de gens » entrer dans une maison et s’engager dans un escalier, il les suit et… se retrouve dans un cabaret. « Je muse de nouveau par les rues, j’ignore où je suis, je ne sais quelle direction prendre. Sensation exquise, je me suis égaré : personne ne saurait en comprendre le charme, s’il ne l’a éprouvé. J’use délibérément de mon légitime droit de me perdre. »

La place rouge et Le GOuM à Moscou dans les années 1910. Crédits : domaine public
La place rouge et Le GOuM à Moscou dans les années 1910. Crédits : domaine public

Égaré au « pays des contes », Knut Hamsum se sent « heureux et libre », au point qu’il apprécie tout, aime tout : « J’ai appris à dire chtchi. Il est peu de gens qui savent le dire ; moi, je l’ai appris […]. Chtchi, c’est du pot-au-feu. » Là, la gastronomie française en prend un coup : « Mais ce n’est pas un pot-au-feu ordinaire, chose immangeable ; c’est un admirable mets russe, enrichi de différentes sortes de viande, d’œufs, de crème, de légumes. »

Tout lui paraît bon et beau, même les « vieilles gens » qui n’ont pas le visage « ravagé » comme ailleurs, « au contraire, leurs figures expriment la franchise et la vigueur ».

« D’un tel peuple, une littérature comme celle de la Russie peut jaillir, puissante, illimitée, tumultueuse », ajoute Hamsun, qui n’oublie jamais qu’il est écrivain. Et de se lancer, au débotté, dans un brillant essai sur les mérites comparés de Tourgueniev, Tolstoï, Dostoïevski.

Éden russe versus enfer américain

Tiflis [Tbilissi] et l’ensemble du Caucase ne le déçoivent pas ; au contraire, ils renforcent encore en lui le sentiment de séjourner en un lieu magique. Contraint, par une mauvaise fièvre, de s’aliter quelques jours, Hamsun en vient à ne plus distinguer la réalité du délire, et les deux, dans son récit, vont à l’unisson, aussi vraisemblables et invraisemblables l’une que l’autre.

Tout conte implique une épreuve (voire une série d’épreuves), une traversée des enfers. Pour Knut Hamsun, elle se situera à Bakou, où, déjà, le pétrole est roi, aux mains des frères Nobel. L’écrivain décide de visiter la « Ville Noire », faubourg qui abrite le siège de la compagnie. Il s’y rend en tram à vapeur. « La cité noire est minée de tuyaux dans lesquels coule l’huile ; la ligne de tram franchit de petits étangs graisseux aux délicats reflets métalliques et qui jaillissent de terre en susurrant. »

Même dans la puanteur d’huile et de naphte qui règne sur toute la ville, le conte subsiste : « Bien que la région ne fût qu’huile et sable, on voyait pourtant un bout de jardin près des habitations, ce qui n’était pas le cas pour les contrées pétrolifères que j’ai vues en Pennsylvanie. Et les gens étaient autrement vêtus : ils portaient tous des vêtements de soie, de la soie écrue persane pour le pauvre comme pour le riche. »

Bakou. 1905. Crédits : domaine public
Bakou. 1905. Crédits : domaine public

Il n’est pas de conte sans château : « Nous demandâmes la maison de Nobel. C’était comme si l’on eût demandé à voir le château, à Christiania… »

La maison Nobel met à la disposition de notre écrivain-voyageur un vapeur de sa flotte pour une excursion aux sources de pétrole de Balakani. Hamsun y découvre une ville de tours à forage s’étendant à perte de vue, où les machines fonctionnent jour et nuit, dans un tintamarre infernal.

Le Norvégien se lance aussitôt dans un petit couplet anti-américain : « Cet endroit n’a pas toujours connu le vacarme des machines. C’est l’Amérique qui est venu le profaner, en poussant son beuglement dans le sanctuaire. Car c’est le foyer du “feu éternel” de l’Antiquité. Nulle part ici on ne peut échapper à l’Amérique : la méthode de forage, les lampes, jusqu’au produit distillé, tout appartient à l’Amérique… »

L’épreuve, pourtant, s’achève, dont l’écrivain sort indemne. Il regagne Bakou… sur un bateau américain. La magie, toutefois, reprend vite ses droits : « Demain nous visiterons Sourakani. On dit qu’il existe là, Dieu soit loué, un temple du feu. »