Le Courrier de Russie

Les drôles d’inventions des Russes

Savez-vous que le mot « robot », si répandu aujourd’hui, vient du slave ? La diffusion planétaire d’un mot de cette origine est un fait suffisamment rare pour qu’on le souligne : c’est l’écrivain tchèque Karel Čapek qui, en 1920, l’invente et en fait le titre d’une de ses pièces de théâtre. Ce néologisme est dérivé du mot « rabota », que les russophones connaissent bien : « travail », voire « corvée ». Rabota est lui-même formé sur rab, « l’esclave » : bref, un robot, c’est une machine corvéable, qui fait la besogne à votre place. (Attention, il n’a aucun rapport avec le rabot, quant à lui apparenté à l’anglais rabbit en raison de son manche dépassant comme une oreille de lapin !)

Que le robot trouve son origine dans le lexique slave ne m’a pas trop surprise, tant certains Russes m’ont désagréablement semblé, dans le cadre de leur travail, volontairement interchangeables avec des machines. J’ai parlé, dans un précédent article sur le sens du service russe, de cette façon automatique, chronométrée, millimétrée d’accomplir la tâche pour laquelle on était payé, sans rien faire qui sorte du strict cadre de son cahier des charges.

Parfois, cette servitude était involontaire, comme je l’ai constaté à l’université en offrant un jour des chocolats à la gardienne de mon étage. « Posez-les un peu plus loin, hors-champ », m’avait-elle demandé en désignant d’un petit coup de menton entendu une caméra braquée sur elle, « je les prendrai dans huit minutes en faisant ma ronde. »

Les Russes, bien avant nous, ont d’ailleurs cherché à automatiser par la technologie un certain nombre de professions. Des photos qui font un peu froid dans le dos témoignent par exemple de l’introduction, dans quelques grandes villes soviétiques, de robots-policiers dans les années 1960. Paramétrés pour remplir plusieurs fonctions, ils étaient chargés de régler la circulation, mais pouvaient également verbaliser les automobilistes.

Crédits : robotoved.ru

Quantité de robots destinés à tout et n’importe quoi ont été inventés en Russie. Toujours dans les années 1960, le jeune ingénieur Boris Grichine invente une machine vouée à aider sa mère dépendante et grabataire ; Arsika, son œuvre aux traits vaguement humanoïdes, pouvait se déplacer seule, allumer et éteindre les lumières, mettre de la musique, répondre au téléphone et écrire un message sous la dictée : bref, cent kilos de bienveillance en aluminium.

Crédits : kp40.ru

Cette invention, comme nombre de technologies russes révolutionnaires, tomba dans l’oubli. Dieu sait où est Arsika aujourd’hui ! Les ingénieurs russes ont longtemps eu la fâcheuse tendance d’abandonner leur œuvre inutilisable sur place. Au début du XXe siècle, pendant la Première guerre mondiale, l’ingénieur Lebedenko imagina un char d’assaut monumental, le Tsar : soixante tonnes, canon de 150 millimètres, perché à huit mètres de hauteur, deux immenses roues latérales de neuf mètres de diamètre… Mais, trop lourd, le prototype qui devait renverser des montagnes s’embourba dès le premier essai, et fut abandonné sur place pendant près de dix ans, avant d’être finalement envoyé à la casse.

Quant au tank volant dont j’ai parlé dans un précédent article, on connaît son triste sort… mais que le peuple des robots se rassure, la Russie ne l’abandonne pas : ils ont même eu leur place d’honneur au défilé du 9 mai cette année.