Une Russie libérée de ses prisons

Depuis la mi-juillet, une vidéo filmée dans la colonie pénitentiaire n° 1 de Iaroslavl, où l’on voit des gardiens torturer un prisonnier, fait scandale en Russie. Ces images d’une rare brutalité ont choqué toute la société, jusque dans les plus hautes sphères : la présidente du Conseil de la Fédération, Valentina Matvienko, a notamment dénoncé un « crime monstrueux ». Huit des gardiens tortionnaires ont déjà été arrêtés. Le scandale a relancé le débat sur l’urgence d’une réforme du système d’application des peines en Russie, qualifié par plusieurs observateurs d’ « État dans l’État ». Plus profondément, il interroge sur le rôle et l’influence du milieu carcéral, sa culture, sa morale et ses lois, sur la société russe dans son ensemble.

Un peu plus de six cent mille détenus peuplent actuellement les prisons russes, soit environ quatre cent trente personnes incarcérées pour cent mille habitants. C’est énorme : le taux d’incarcération de la Russie est le onzième du monde, aux côtés de pays comme le Rwanda, le Turkménistan ou le Salvador.

Les pays développés, à l’exception des États-Unis, sont loin derrière. Pourtant, le taux actuel est le plus bas que la Russie ait connu depuis dix ans… En 2000, le pays recensait près de deux millions de détenus : en d’autres termes, une bonne partie de la population était passée par la case prison.

Le constat des sociologues est sans appel : dans une localité de Russie sur quatre, près d’un homme sur deux a connu l’expérience de la prison. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que la sous-culture carcérale ait pénétré quasiment toute la vie quotidienne.

La prison, une catastrophe naturelle

Dostoïevski déjà, purgeant une peine au bagne pour avoir fréquenté les cercles progressistes, note dans ses Souvenirs de la maison des morts que les Russes traitent ceux de leurs compatriotes envoyés en prison avec compassion, et même une forme de respect. Ils s’efforcent de les soulager, leur apportant de la nourriture et du lait lorsque les colonnes de condamnés, qui rejoignent à l’époque les bagnes à pied, le plus souvent depuis la Russie centrale jusqu’en Sibérie. Les prisonniers sont qualifiés de « malheureux », et l’aumône pour les bagnards, à l’église, est la bonne action par excellence.

Ainsi, dès la seconde moitié du XIXe siècle en Russie, les prisonniers sont perçus comme des victimes de la machine étatique, indépendamment de la gravité de leurs crimes. Le paysan russe voit l’État comme une force mystérieuse et menaçante, et la prison, comme un coup du sort, une sorte de catastrophe naturelle. On aide collectivement les bagnards comme on aide les victimes d’un incendie. Toutefois, la sous-culture carcérale ne joue encore aucun rôle dans le quotidien du reste de la population. Cette sous-culture commence d’ailleurs tout juste, à l’époque, à se former, à élaborer sa propre langue, […]

Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou abonnez-vous !

Ivan Davydov