Le Courrier de Russie

Pourquoi les Russes sont toujours tristes

Il y a environ deux ans, Valentina Matvienko, la présidente du conseil de la Fédération de Russie, avait proposé de créer un ministère du Bonheur, ce qui avait interloqué nombre d’internautes étrangers. Mme Matvienko citait en exemple l’Arabie saoudite, arguant qu’un citoyen heureux avait moins de chances de devenir terroriste. Le cahier des charges était simple : n’importe quelle décision pourrait être prise, « tant qu’elle rendait le citoyen heureux » (interfax.ru, 13 avril).

Pour autant, ce qui apparaissait à certains Occidentaux comme une lubie farfelue, et à d’autres comme une dérive totalitaire, a sans doute inquiété les Russes pour des raisons totalement différentes. M’est revenu en mémoire, à la lecture de cette interview, un déjeuner charmant pris avec mon amie russe Polina par un jour de juin radieux ; je lui montrais les photos d’une soirée récente, affichant des dizaines de sourires heureux, mais elle se contenta, en réponse, de secouer pensivement la tête.

« Tout ça n’est pas bon, finit-elle par dire sombrement.
‒ Comment ça ?
‒ Quand tout va bien, comme ça, ça ira forcément mal ensuite. »

Je pris bonne note de ce que si, chez nous, un malheur n’arrive jamais seul et est donc signe d’encore plus de malheur, chez les Russes, le bonheur est lui aussi signe de malheur. D’ailleurs, un proverbe dit que « bonheur et malheur vont toujours dans le même traîneau » (Счастье с несчастьем на одних санях ездят.)

J’ai presque eu l’impression, lors de la même discussion, que le malheur jouait un rôle patriotique. Un publicitaire m’avait donné, dans les rues de Moscou, un jeu de cartes avec des questions, sorte de Trivial Pursuit des habitudes de consommation des Russes. J’entrepris innocemment de questionner Polina, pour passer le temps :

« Quel est le nombre moyen de flacons de parfums et gels douche que possède chaque Russe : 1, 2, 3, 4 ou 5 ? »
Bon, cette question n’avait pas d’intérêt. Suivante.

« Quelle proportion de Russes n’achètent jamais les marchandises dont ils voient des pubs dans le magasin ? 36%, 24%, 48%, 12%, 5%. »
Qui est censé pouvoir répondre à une interrogation pareille ?

« Ce jeu n’est pas très amusant, dit Polina en examinant à son tour des cartes, il n’y a que des questions avec des pourcentages très précis. »
Je tentai une dernière carte :

« Quel est le pays dont les habitants se sentent le plus malheureux ?
‒ La Russie, bien sûr », répondit Polina sans hésiter.
Je retournai la carte :
« La Roumanie.
‒ N’importe quoi », dit mon amie en levant les yeux au ciel. Elle remit les cartes dans le paquet avec autorité et déclara : « Ce jeu est stupide. »

Elle semblait réellement agacée qu’un peuple ose se prétendre plus malheureux que les Russes, et il ne s’agissait pas d’une question de niveau de vie ou de satisfaction politique. Il m’est apparu, au fil de mon immersion, que le malheur avait pour beaucoup de Russes une vertu métaphysique, d’ailleurs intimement liée à leur patrie. L’écrivain Nicolas Gogol disait que la Russie était le monastère de l’humanité, une sorte de purgatoire terrestre fait d’épreuves, ce qui en faisait aussi le seul endroit où la rédemption était possible. Tandis que Polina, sourcils froncés, ne disait plus rien, il me sembla que je commençais à la comprendre un peu.

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