Le Courrier de Russie

Odessa-mama, Rostov-papa

Indéniablement, il y a, comme l’écrit Ivan Davydov, une « poésie véritable »1 dans les chansons et, plus généralement, dans le langage des truands. Une poésie un peu surannée, du moins si l’on en considère les formes les plus anciennes, bien antérieures à l’Union soviétique et au Goulag : les trouvailles linguistiques ‒ servant aussi de code pour n’être pas compris des « caves » ‒ des habitants de ces hauts lieux de la mafia qu’étaient, notamment, les villes d’Odessa (« Odessa-mama » pour les truands) et de Rostov-sur-le-Don (« Rostov-papa »). Il y a des noms de spécialités, très imagés, qui permettent de reconstituer tout « l’artisanat » des voleurs. De nombreuses chansons sont à la fois dures et violentes (après tout, elles mettent en scène « Messieurs les hommes ») et « fleur bleue », à la limite, parfois, de la sensiblerie (ah, ces garces de femmes, plus belles et traîtresses les unes que les autres !). En un mot comme en deux, on retrouve ici, en version russe et avec toute la souplesse et la créativité de la langue russe, ce que l’on trouvait dans des villes comme Marseille, au temps où la mafia avait ses lois, ses codes d’honneur, aujourd’hui disparus, comme le déplorent les truands de la grande époque – du moins ses rares survivants –, et qui ont fait les beaux jours des auteurs de la « Série Noire ». Cette langue des truands s’est transmise longtemps en Russie, au point que nombre de chansons dites « du Goulag » sont en réalité des chansons d’Odessa.

Quand l’obscénité est synonyme de liberté

La période soviétique change un certain nombre de paramètres, même si le pouvoir a quelques difficultés à contenir et maîtriser la mafia. Les codes se transforment, néanmoins, la langue des truands aussi, englobant de nouvelles notions et pratiques. La langue se fait plus grossière, moins « folklorique ». Il va de soi qu’elle est strictement interdite au niveau officiel, et il faudra attendre l’effondrement de l’URSS pour voir paraître plusieurs éditions – inégales – de dictionnaires de la langue des truands et des camps.

L’important, ici, est ailleurs, et plus exactement dans l’usage qui est fait de cette langue par des chanteurs et des écrivains qui n’ont jamais vu de près une prison ou un camp ; par le public, aussi, qui ne dédaigne pas ces figures de style très « vertes ».

Vulgaire, grossière, obscène, pornographique, la langue des truands et des camps permet aussi, de nombreuses années durant, de briser le carcan de la langue soviétique officielle. Les mots retrouvent – clandestinement – une certaine « chair », de la « sève », même si l’on peut en déplorer la brutalité.

Cette langue, des écrivains dissidents vont l’utiliser dans les années 1970 et créer des personnages de truands pour critiquer le régime. Que dis-je, « critiquer » ? « L’exploser ! », en faisant voler en éclats tous les tabous, tous les interdits, linguistiques et autres.

Nicolas Bokov écrit ainsi en 1970, avec un comparse, La Tête de Lénine, petit roman hilarant dans lequel un truand vole la tête du Guide de la révolution au Mausolée, pour la vendre à Rockefeller et faire ainsi fortune2.

Le champion du genre est sans conteste Iouz Alechkovski, lui-même auteur de « chansons de camp » très connues en Russie, où beaucoup pensent qu’elles datent d’avant 1917. Deux romans ont fait – sous le manteau – la célébrité de l’auteur. Le premier, Le Kangourou3, retrace, à travers les pérégrinations d’un truand et dans sa langue, toute l’histoire de l’Union soviétique. Le second, Nikolaï Nikolaïevitch (non traduit en français), est un faux porno, mais qui en a toutes les apparences et les formulations, et remet en cause les expérimentations de la science soviétique officielle.

Il faut rendre grâces à la truanderie et à sa langue, qui ont offert des bouffées d’air quand l’atmosphère devenait particulièrement irrespirable !

1 Voir article.
2 Nicolas Bokov, La Tête de Lénine, traduction de Claude Ligny, Paris, Robert Laffont, 1982 ; repris dans la même traduction par les éditions Noir sur Blanc, 2017.
3 Iouz Alechkovski, Le Kangourou, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Paris, Stock, 1982.