Le Courrier de Russie

Bataille de vers

C’est peu de dire que les Russes prennent la poésie au sérieux : un ami prénommé Egor m’avait conviée à une bitva stikhov, une « bataille de vers », sorte de joute oratoire entre deux concurrents qui récitent des poèmes. La bitva se tenait dans un amphithéâtre de la grande université Lomonossov de Moscou, où des portraits de poètes avaient été accrochés un peu partout pour l’occasion.

Egor arrive en sautillant dans un pantalon trop court retenu par des bretelles, ses cheveux blonds dressés sur la tête comme un personnage de dessin animé. Viktor, son adversaire, le suit. Je l’avais déjà entendu, lors d’un récital, dire pendant trois quarts d’heure un poème sur Lénine d’une voix de stentor. Grand, fort, imposant, il vous ferait presque trembler. Il se place tout naturellement derrière la haute chaire de bois, laissant Egor debout, seul, sur l’estrade, face à l’auditoire, tel un condamné que l’on s’apprête à pendre, et invite tout le monde à s’asseoir. Je prends place au troisième rang.

« Merci à tous d’être venus à notre bataille de vers ! » commence-t-il.

De l’autre côté de l’estrade, Egor l’écoute en silence, triturant nerveusement ses boutons de manchette.
« Vous allez assister au combat éternel de la direction que doit prendre l’art – l’art pour l’art, ou l’art pour la vie ; l’art pour la révolte, l’art pour la gauche, l’art pour la victoire, ou l’art désuet des classiques et des acméistes. Contre moi – Egor, qui va défendre le côté droit (quelques applaudissements retentissent). J’aimerais commencer par un poème de Maïakovski. »

Il prend une grande inspiration, contemple un instant le plafond d’un air très inspiré, puis déclame quelques vers en hochant la tête. Sa voix porte loin et il semble très à l’aise, il déambule sur l’estrade, esquisse des mimiques moqueuses à l’intention d’Egor, descend les marches, royal, pour aller minauder devant le public. Il m’évoque les scènes finales des films où le méchant lance des remarques cyniques à sa victime prise au piège, savourant par avance une victoire qu’il croit certaine. Debout sur l’estrade, Egor le fixe d’un regard d’aigle, sans mot dire. Ses yeux bleus perçants ont l’air d’acier en cet instant, et, dans leur tension, on devine un froncement de sourcils intérieur ; son âme s’échauffe. Viktor termine son poème dans un grand geste théâtral et est salué par des applaudissements. Je regarde Egor qui le regarde ; comment va-t-il réagir ?

« Mmm, oui, très intéressant », dit-il finalement assez laconiquement, avec un petit sourire.

Son adversaire est consterné par cette réponse. Egor fait quelques pas élégants, et lui répond ; sa voix change quand il déclame, elle semble plus assurée, plus grave. Il parle calmement, même si ses mains continuent de triturer nerveusement ses manches, et il y a quelque chose de frappant dans le contraste entre ces mains fiévreuses et ce regard fixe, brûlant, qui transperce l’adversaire. Viktor riposte de la même voix forte, mais on sent qu’il s’énerve : il crie, s’agite, gesticule ; cet emportement assez impressionnant semble paradoxalement renforcer le calme d’Egor, dont l’aplomb se nourrit de la rage du camp d’en face.

Dans le public, les avis sont partagés ; certains hurlent à l’unisson de Viktor les vers communistes, d’autres saluent, en liesse, les vers traditionnels ; au troisième rang, une babouchka soviétique applaudit, mains levées, après chaque poème à la gloire de Lénine ou Staline, et fusille Egor du regard dès qu’il ose faire une remarque, même pour rire, sur le communisme. La tête enveloppée d’un petit fichu usé aux couleurs défraichies, elle a presque les larmes aux yeux quand Viktor déclame des vers sur la lutte finale des damnés de la terre.

On en arrive au vote, après une heure trente de cette scène incroyable où l’on se jette à la figure Maïakovski, Khlebnikov, Pasternak, Lermontov, Tsvetaïeva et j’en passe, comme autant de grenades lacrymogènes.

« Alors », commence Viktor, confiant, « honneur à l’adversaire : que tous ceux qui sont pour le côté droit de notre cher Egor lèvent la main !… » Son sourire s’efface un peu quand il voit les trois quarts de la salle tendre aussitôt le bras. Il compte. Trente et un. « Hum, bon, eh bien, euh, à présent, j’appelle tous ceux qui, avec moi, défendent la poésie pour la poésie, et l’art politique, car la gauche qui a toujours été persécutée par la droite doit se relever ! Il est temps qu’elle domine, non seulement politiquement, mais poétiquement ! »

Onze mains se lèvent. Egor jubile et les deux adversaires échangent une poignée de main sous le regard de la myriade d’écrivains en noir et blanc dont les portraits pendent le long du vieux tableau à craie ; il y a là Mandelstam et son éternel regard fatigué qui fixe avec une sorte d’insolence lasse l’objectif du photographe ; Marina Tsvetaïeva aux yeux perdus ; Pasternak aux dents serrées et aux joues saillantes, qui a toujours l’air d’avoir les cheveux soufflés par le vent ; Maïakovski qui vous transperce de ses yeux fous furieux, et dont le regard de braise fait comme un grand feu noir de l’âme au milieu du visage impassible ; Khlebnikov, toujours triste, avec son éternelle petite moue de la lèvre inférieure ; et d’autres encore, des dizaines de poètes et d’artistes russes, grande iconostase littéraire dans cet amphithéâtre, église de la poésie avec ses rangées de saints et de patriarches.