Le Courrier de Russie

Bataille de vers

C’est peu de dire que les Russes prennent la poésie au sérieux : un ami prénommé Egor m’avait conviée à une bitva stikhov, une « bataille de vers », sorte de joute oratoire entre deux concurrents qui récitent des poèmes. La bitva se tenait dans un amphithéâtre de la grande université Lomonossov de Moscou, où des portraits de poètes avaient été accrochés un peu partout pour l’occasion.

Egor arrive en sautillant dans un pantalon trop court retenu par des bretelles, ses cheveux blonds dressés sur la tête comme un personnage de dessin animé. Viktor, son adversaire, le suit. Je l’avais déjà entendu, lors d’un récital, dire pendant trois quarts d’heure un poème sur Lénine d’une voix de stentor. Grand, fort, imposant, il vous ferait presque trembler. Il se place tout naturellement derrière la haute chaire de bois, laissant Egor debout, seul, sur l’estrade, face à l’auditoire, tel un condamné que l’on s’apprête à pendre, et invite tout le monde à s’asseoir. Je prends place au troisième rang.

« Merci à tous d’être venus à notre bataille de vers ! » commence-t-il.

De l’autre côté de l’estrade, Egor l’écoute en silence, triturant nerveusement ses boutons de manchette. […]