L’empoisonnement était presque parfait

Deux personnes retrouvées dans un état critique à Amesbury, un village du sud-ouest de l’Angleterre, ont été exposées au même agent innervant, le Novitchok, utilisé contre l’ancien espion russe Sergueï Skripal et sa fille Ioulia en mars dernier, ont annoncé les autorités britanniques, mercredi 4 juillet. L’affaire Skripal avait entraîné une grave crise diplomatique débouchant sur la plus importante vague d’expulsions croisées de diplomates russes et occidentaux de l’Histoire. Le cabinet britannique se réunit en urgence aujourd’hui.

Si des vies n’étaient pas en jeu, il faudrait en rire. Et quand nous parlons de vies, il ne s’agit pas seulement de celles des deux personnes que l’on vient de retrouver inanimées en Grande-Bretagne, apparemment intoxiquées au gaz innervant Novitchok. Il s’agit de celles de millions d’Européens qui aimeraient, enfin, pouvoir vivre sur un continent en paix, débarrassé, une fois pour toutes, de ses oripeaux de la « guerre froide ». Il s’agit aussi des centaines de milliers de personnes qui subissent l’impact des sanctions économiques décidées à l’issue du précédent épisode d’attaque chimique sur le sol britannique : l’affaire Skripal.

« Quelqu’un voudrait gâcher la fête qu’il ne s’y prendrait pas autrement. »

Mais quel intérêt aurait Moscou à se lancer dans une opération de règlement de comptes à l’étranger au beau milieu de la Coupe du monde de football qu’elle accueille actuellement sur son sol ? À liquider de façon aussi voyante des individus – quels qu’ils soient – à la veille de la rencontre Trump/Poutine (le 16 juillet), considérée comme l’un des événements politiques majeurs de l’année ? Une rencontre qui sera elle-même précédée d’un sommet de l’OTAN à Bruxelles (les 11 et 12 juillet) et… d’une visite d’État du président américain à Londres ! Quelqu’un voudrait gâcher la « fête » qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

Les commanditaires de cette nouvelle attaque chimique se sont certainement inquiétés d’une fin annoncée des hostilités entre Moscou et Washington. Il semble en effet que la Maison-Blanche et le Kremlin souhaitent mettre un terme à la dégradation de leurs relations. Ils ont aussi été préoccupés du fait que l’événement le plus médiatisé de la planète renvoie soudainement une autre image de la Russie, tellement éloignée de celle qu’ils tentent d’imposer au monde, notamment occidental, depuis des années maintenant. Une nation moderne, un peuple accueillant, ravi de voir arriver dans ses villes des centaines de milliers d’étrangers, eux-mêmes stupéfaits de découvrir une société particulièrement vivante, pétillante, bien dans sa peau et curieuse des autres, une société qui, surtout, n’a rien du « Goulag à ciel ouvert » décrit jusqu’à plus soif par certains.

« Tout le monde ou presque, à Moscou, s’attendait à ce qu’un incident vienne troubler le bon déroulé du Mondial. »

Pour être franc, tout le monde ou presque, à Moscou, s’attendait à ce qu’un incident vienne troubler le bon déroulé de ce Mondial. D’aucuns ‒ à commencer par Vladimir Poutine, semble-t-il – redoutaient une provocation militaire en Ukraine, dans le Donbass où les cessez-le-feu ne tiennent que le temps de leur signature ; d’autres, quelque chose de comparable, mais sur le front syrien dont certaines parties ne demandent qu’à s’embraser. En revanche, personne n’avait prévu le déclenchement d’une nouvelle affaire Skripal, particulièrement complexe à réaliser, perpétrée dans le même pays, avec les mêmes armes – chimiques – que la première.

Quoi qu’il en soit, une chose est claire : des individus, dotés d’un stock de substance chimique de qualité militaire, se baladent librement en Grande-Bretagne. La chose peut paraître étonnante après la crise politique internationale déclenchée par l’empoisonnement de l’ancien espion Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia, le 4 mars dernier, et la mobilisation de l’ensemble des services de police et de renseignement du royaume pour trouver les coupables.
Les accusations portées alors par Londres contre Moscou, reposant principalement sur le fait que le gaz utilisé – Novitchok ‒ est d’origine russe, avaient entraîné l’expulsion de dizaines de diplomates russes dans le monde occidental et, en représailles, celle d’un nombre équivalent de leurs collègues américains et européens en poste à Moscou et Saint-Pétersbourg.

«  Il est désormais établi que plusieurs pays possèdent des échantillons de gaz Novitchok. »

Depuis, les enquêteurs britanniques et la presse internationale ont découvert que M. Skripal n’était pas tout à fait à la retraite. Plusieurs de ses déplacements dans les pays baltes et en Europe centrale, pour y rencontrer d’autres agents de renseignement, en attestent. Par ailleurs, il est désormais établi que d’autres pays que la Russie possèdent des échantillons de gaz Novitchok : la République tchèque notamment, de l’aveu même de son président Miloš Zeman, mais aussi l’Allemagne et la Suède.
Enfin, les investigations menées par plusieurs médias allemands – les chaînes de télévision NDR et WDR, les journaux Die Zeit et Süddeutsche Zeitung – montrent que l’Occident connaît le Novitchok depuis vingt ans au moins.

Ces différents éléments d’enquête et l’absence d’intérêt de Moscou à se livrer aujourd’hui à de tels agissements, laissent penser que l’on cherche à saboter les prochaines échéances politiques internationales évoquées précédemment, à torpiller la période de détente que d’aucuns annonçaient. Ils devraient, en tout cas, conduire à la retenue et à la plus grande prudence, à l’heure de l’établissement des responsabilités.

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Jean-Claude Galli

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